LAUR V
Qui vous a dit que j'eusse de la jalousie?
DON FÉLIX
Votre conduite envers moi.
LAURA
Ma conduite envers vois?
Eh! oui. Laura.
LAURA
Comment cela ?
DON FÉLIX
Voici comment : Ou vous avez de la jalousie, ou non. Si c'est non, pourquoi, Laura, feignez-vous une colère que vous ne ressentez pas? Si c'est oui, pourquoi ne voulez-vous pas que je m'explique, puisque aucune personne jalouse ne se refuse à une explication? Ainsi, soit pour que je m'excuse, soit pour vous satisfaire, si vous avez de la jalousie, daignez m'entendre, ou me parler, si vous n'en avez pas.
laura.
Vous n'auriez pas trop mal raisonné, don Félix, si, de ce qu'une femme est mécontente, il s'ensuivait nécessairement qu'elle est jalouse; mais si l'un n'entraîne pas l'autre, car je puis avoir du mécontentement sans avoir de la jalousie, alors je n'ai pas à vous entendre, et vous, vous n'avez pas à me parler.
DON FÉLIX
Eh bien! vive Dieu ! ou mécontente ou jalouse, il faudra que vous n'écoutiez avant que je prenne congé de vous.
LAURA
Vous en irez-vous après, si je vous écoute?
DON FÉLIX
Oui, je m'en irai.
LAURA
Eh bien! parlez, et ensuite aliez-vous-en.
DON FÉLIX
Je n'essaierai point, Laura, de nier que j'aie aimé Nice...
Arrêtez, de grâce. Si vous n'avez pas autre chose à me dire, ce n'est pas la peine de continuer. .le m'attendais a mille protestations courtoises, vraies ou fausses, car il est des chagrins qui se plaisent à être consolés même par le mensonge; je m'attendais a mille assurances d'une fidélité sans bornes, d'un attachement absolu, exclusif, inaltérable, et vous me jetez au visage que vous avez aimé Nice! Vous ne sentez donc pas qu'en croyant m'apaiser, vous m'offensez encore?
DON FÉLIX
Pourquoi ne m'avez-vous pas laissé finir?
LAURA
Comment! vous pensez pouvoir vous excuser t
DON FÉLIX
Oui, sans doute.
laura, à pars.
Que l'amour le permette!
DON FÉLIX
Écoutez-moi donc.
Vous en irez-vous après?
Oui.
LAURA
DO.V FÉLIX
LAURA
Eh bien! parlez, et ensuite allez-vous-en.
D0.\ FÉLIX
Ce serait une folie à moi de vous nier que j'aie autrefois aimé Nice; mais ce serait une plus grande folie à vous d'aller vous imaginer que l'amour que j'ai eu pour Nice ait ressemblé le moins du monde à celui que Laura m'inspire. Non, ce n'était pas cela de l'amour; ce n'était que l'apprentissage de l'amour. J'ai appris seulement, j'ai étudié auprès de Nice comment je devais aimer Laura.
LAURA
La science d'aimer ne s'apprend pas et ne demande pas d'étude. L'amour, pour être savant, n'a pas besoin d'aller à l'Université; il s'instruit assez par lui-même, il sait de lui-même tout ce qu'il doit savoir; il ne peut que perdre a vouloir se rendre plus habile; et par là ceux qui ont le plus d'expérience d'amour sont toujours les moins capables d'aimer.
DO.V FÉLIX
Je me suis mal exprimé, Laura.
LAURA
Au contraire, fort bien, don Félix.
DOX FÉLIX.
Souffrez que je choisisse un autre exemple.
LAURA
Non pas, c'est inutile.
DON FÉLIX
Un seul mot, je vous supplie.
LAURA
Vous en irez-vous après?
DO.V FÉLIX
Oui.
LAURA
Eh bien! parlez, et ensuite allez-vous-en.
DON FÉLIX
Suppose/, Laura, un homme né aveugle ; il entend parler du soleil, de son éclat, de son rayonnement; et l'admirant sur la foi d'autrui, il cherche à se le représenter en idée. Par une belle nuit il recouvre soudainement la vue; il regarde le ciel, et la première chose qu'il aperçoit, c'est une étoile scintillante. Etonné, il se dit-. Voilà sans doute le soleil ! qu'il est magnifique le soleil ! c'était bien ainsi que je me figurais le soleil!... .Mais, tandis qu'il s'abandonne
JOURNÉE T, SCÈNE m. 21
à celte admiration insensée, voici que le véritable soleil paraît à l'horizon ; aussitôt, dédaigneusement il détourne les yeux de dessus cette étoile qui l'avait charmé d'abord, et, ravi, il contemple avec respect et joie le nouvel astre qui se lève. Ainsi de moi, Laura. Long-temps, comme un autre aveugle, j'ai vécu dans une ignorance profonde de l'amour, et je tâchais d'imaginer ce que l'amour pouvait être. Un instant Nice a trompé mon cœur; mais, hélas! bientôt je vous ai vue, et j'ai connu dès lors que vous seule, Laura, vous étiez le soleil, — le vrai soleil d'amour!
LAURA
Vous ne dites pas ce que vous pensez, seigneur,
DON FÉLIX
Si fait, je vous assure.
LAURA
Non pas; car, tout au contraire, votre soleil c'a été Nice, et je ne suis, moi, que son étoile. La preuve en est que vous êtes venu pendant la nuit sous mes fenêtres, tandis que vous alliez de jour chez elle, et qu'on ne Yoit une étoile que la nuit, tandis qu'on voit de jour le soleil.
Vive Dieu! Laura, je vous le répète, vous vous trompez. Le ciel me frappe de la foudre si j'ai eu un rendez-vous avec elle depuis que vous demeurez à Ocana!... D'ailleurs, pour ne pas croire ce qu'elle dit de moi, ne devrait-il pas vous suffire de songer que c'est elle qui le dit? N'est-ce pas, chez une femme, un manque de fierté qui la rend indigne de foi, que d'aller conter sa peine à celle qui cause sa jalousie?
LAURA
Je sais, à n'en pas douter, qu'elle m*a dit la vérité.
TON FÉLIX
A quoi le savez-vous?
A ma douleur.
Quelle douleur?
LAURA
DON FÉLIX
LAURA
La douleur qui s'est emparée de moi après que Nice m'a eu fait sa confidence ; et vous savez, don Félix, que le cœur est un astrologue qui devine toujours la vérité.
DON FÉLIX
Vous avouez donc Hn moins que vous avez de la jalousie?
LAURA
Il n'est pas étonnant que j'avoue, puisque vous me mettez à la torture.
no.\ rr.i.ix.
Ecoutez, Laura.
LAURA
Qu'avcz-vous à (jouter encore?
celia, criant.
Monseigneur!... monseigneur!... le voici qui arrive!
lauha, à don Félix.
Vllez-vous-en par la porte de celte chambre qui a une issue sui la rue.
DON FÉLIX
Je pars; mais comment nous quittons-nous?
la un A.
Comme vous voudrez.
DON FÉLIX
Sans colère de votre part?
LAURA
Revenez me voir cette nuit ; je désire vous voir pour causer de .Nice avec vous.
DON FÉLIX
Ah ! Laura, combien vous vous abusez!
LAURA
Ah! combien vous m'affligez, don Félix!
CELIA
Ah! qu'il est bon d'habiter une maison qui a deux portes!
JOURNÉE DEUXIÈME