SCÈNE M
La cour du plais cl le portique.
DON CÉSAR, marchant comme à làlons.
DON CÉSAR
Je ne puis trouver cette porte... La nuit est si obscure et si sombre, mon esprit est si plein de trouble et de confusion, que je. ne sais plus où je vais au milieu de ces doubles ténèbres.. Fallait-il que pareille chose m'arrivât, et dans la maison du gouverneur!... Quel malheur est le mien '....Je ne trouverai donc pas cette porte!... .le suis bien sous le portique cependant.. ( II met la main sur une chaise à porteurs.) Qu'est ceci? une chaise à porteurs, si je ne rue trompe. C'est sous ce portique qu'on les remise d'ordinaire... Mais voila quelqu'un... Je n'ai plus d'autre ressource que de m'y cacher... Dans une circonstance aussi critique il faut abandonner quelque chose au hasard.
Il se jette (lins la chaise a porteurs.
Entrent, d'un côté, LE GOUVERNEUR, et, de l'autre, DON JUAN; ils oui
chacun l'épée à la main, le gouverneur lient un llambeau de la main gauche.
LE GOUVERNEUR
C'est de ce côté-ci que j'ai entendu le bruit. Veillez sur la porte; qu'il ne nous échappe pas.
DON JUAN
Dès que j'ai entendu votre voix, seigneur, je suis sorti de ma chambre.
LE GOUVERNEUR , à part.
Pour augmenter mon embarras.
DON JUAN
Qu'y a-t-il donc?
LE GOUVERNEUR
Ce n'était rien. Je me suis mépris. ( A part.) 0 mon honneur! dissimulons!... (Haut.) J'ai cru que l'on marchait dans mon appartement; je me suis levé pour voir. J'en ai du regret a présent. J'ai parcouru la maison sans rencontrer personne; cela ne m'a servi qu'a réveiller ma fille, qui était déjà dans son premier sommeil. Et ainsi , don Juan...
DON JUAN
\ "«'S ne vous êtes pas trompé, seigneur. Quelqu'un aura pénétré dans le palais, j'en ai la certitude; car, d'abord , j'ai entendu des pas qu'on tachait d'étouffer, et ensuite un bruit pesant comme d'urf homme qui se serait précipité d'une fenêtre. LE GOUVERNEUR, à part.
Je cherche en vain a démentir ma honte... elle n'est que trop certaine!... .Haut.) Maintenant que j'ai fouillé la maison, je suis
désabusé quant à moi... Mais si vous ne l'êtes pas, prenez cette lumière et parcourez-la de nouveau.
Il donne le flambeau à don Juan.
DON JUAN
Veuillez , seigneur, vous placer à cette porte pour qu'on ne torie pas ; je vais commencer mes recherches.
LE GOUVERNEUR
Sûrement il n'y a rien ici.
On pourrait bien être dans cette chaise à porteurs.
LE GOUVERNEUR
Il est facile de le voir.
Don Juau ouvre la portière, et voit don César, qui lui fait signe de se taire.
don juan , à part.
Que le ciel me soit en aide! Que vois-je?
LE GOUVERNEUR
Y a-t-il quelqu'un?
DON JUAN
Non , personne. ( A part. ) Plût à Dieu!
LE GOUVERNEUR
J'ai vu le reste.
DON JUAN
Il est clair, seigneur, que je me suis trompé; c'est sans doute le vent qui aura fermé quelque porte. Ainsi rentrez, seigneur.
LE GOUVERNEUR
Allez vous remettre au lit, don Juan, bien assuré qu'il n'est venu personne.
DON JUAN
J'en suis bien convaincu à présent; c'était une illusion; vous pouvez en être aussi persuadé que je le suis moi-même.
LE GOUVERNEUR
Je vais reprendre mon somme, et je vous conseille d'en faire autant.
Il sort.
Il croit m'avoir trompé, et c'est moi qui le trompe!... nous employons tous deux la même ruse pour nous celer l'un à l'autre notre commun malheur!... — Que le ciel me soit en aide! qu'il m'inspire le parti que je dois prendre dans une aussi triste situation !... Don César caché ici ! don César dans ma maison ! Et moi je me suis porté caution pour lui! j'ai favorisé moi-même ma honte!... Il avait bien raison, il ne pouvait pas me dire quelle était cette dame; non, certes, il ne pouvait pas me le dire, puisque c'était elle!... — J'ai là outragés l'amitié, la confiance et l'honneur; eh bien! pour ces trois outrages une triple vengeance ! que ce poignard le frappe jusqu'à mort dans cet asile où il s'est réfugié... — Mais conment ace «mplirai-jc ma parole de le ramener à la pri-
KM r>r MAL i:\ ris.
ton?... — Situation horrible! Puis-je tuer un homme confié à ma roi ? puis-je épargner celui dont j'ai reçu celle injure?... 0 ciel! dans ces mouvemens contraires, que ne puis-je d'une main le défendre et le tuer de l'autre!... — Mais non, qu'il meure! quand l'honneur est offensé il n'y a plus ni respect humain, ni égards, ni parole... {Appelant. ï Don César!
DON césar , sortant de la chaise.
Interdit cl confondu en vous voyant, je voudrais me jeter à vos pieds.
DON JUAN
Suivez-moi, don César, et laissons là des complimens hors de propos.
DON CÉSAR
Où me conduisez-vous?
DON" JUAN
J'irai seul avec vous. Je n'ai que mon manteau et mon épée. Ne craignez rien.
Je ne crains certainement aucune trahison d'un homme de votre naissance et de voire mérite. — Si je vous adresse cette question, c'est pour vous détourner d'une chose dont vous auriez plus tard du regret.
DOX JUAN.
Comment cela ?
J'ai une excuse.
Vous?
Oui.
Dieu le veuille!
Daignez m'écouter.
Marchons toujours.
DON CÉSAR
DON JUAN
DON CÉSAR
DON JUAN
DON CÉSAR
DON JUAN
DON CÉSAR
Non! vous m'entendrez ici ; mais si nous sortons une fois , je n'aurai plus à vous parler qu'avec Cépée- Ici les explications, et dehors le combat.
I»ON JUAN
Qu'avcz-vous donc à me dire, >ous qui avez offensé en même temps mon honneur, mon amitié et ma confiance ?... mon honneur, puisque vous avez osé forcer celle maison; mon amitié, puisque sachant que je prétends a la main d'une femme, vous la poursuivez et la servez; ma confiance, puisjue vous avez trouve en elle une
médiatrice dont vous vous prévalez contre moi... Voyez maintenant si j'ai raison de me plaindre, lorsque, ami déloyal et ingrat, vous outragez mon honneur, mon amitié et ma confiance!