‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 15 sur 156 · M A R CELA · texte numérisé non relu

M A R CELA

Tu es mon amie, belle Laura, et, de plus, tu es noble et spirituelle. Je ne puis me confier mieux qu'à une femme qui a de l'amitié pour moi, et, en outre, de la noblesse et de l'esprit.

LAURA

Voilà des précautions oratoires bien extraordinaires. Tu excites ma curiosité!...

MARCEL A

Sommes-nous seules?

LAURA

Oui. Laisse-nous un moment, Celia.

MARCELA.

Celia peut rester. Je demandais si personne...

LAURA

Non, il n'y a personne près d'ici. Commence, de grâce.

MARCELA.

Ecoute-moi, Laura, avec attention. — Mon frère, don Félix, a amené ces jours-ci à la maison un noble cavalier dont il est l'ami depuis long-temps, et qu'il a retrouvé récemment à Aranjuez. II est probable que mon frère se sera prornplement repenti d'avoir offert cette hospitalité dont il n'avait pas prévu les inconvénicns; car, a peine arrivé avec son hôte, il exige que je leur cède à tous deux mon appartement, et que, retirée au fond de la maison, je vive là de telle sorte que son ami ignore à jamais ma présence et même que j'existe. Sans doute mon frère a cru parer ainsi aux bavardages d'Ocana, où l'on le blâmerait d'avoir logé chez lui un hôte aussi jeune quand il a une sœur à marier... Je ne dois pas oublier de te dire que la porte qui communique de son appartement actuel au mien, mon frère a eu le soin de la faire recouvrir d'une tapisserie, en guise de portière, afin que son ami ne vienne pas à soupçonner que la maison a un autre logement. Mais en voilà assez sur don Félix, qui s'imagine empêcher ainsi que son ami me voie et me parle; en voilà assez sur son ami, qui mange et dort à la maison sans se douter qu'une femme y habite; venons à moi. Toutes ces précautions que, prend mon frère m'ont offensée, irritée; il n'y a rien qui excite la femme la plus soumise et la plus résignée comme le manque de confiance; cela même a causé souvent plus d'une imprudence fatale à l'honneur. Ainsi, quand on veut absolument ou-

MAISON \ DEUX POKTES.

blier une chose, le tourment qu'on se donne pour l'oublier vous la rappelle; ainsi, quand on cherche à s endormir, bon gré mal gré, les efforts qu'on fait pour s endormir chassent plus loin le sommeil: ainsi, quand on trouve dans un livre quelques lignes effacées, par rela seul qu'elles sont effacées, on est d'autant plus curieux de les lire. De même cette précaution de mon frère, !.. 1111,1. a éveillé en moi un vif désir de voir si notre hôte était aussi distingué d'esprit que de figure, ce à quoi je n'aurais pas songé peut-être sans la défense de mon frère. Les hommes ont pour eux les majorais; nous, la curiosité de la première femme a été notre partage. Donc, afin de pouvoir lui parler plus à mon aise sans qu'il sût qui lui parlait, un matin, de bonne heure, je suis sortie et je me suis rendue, en compagnie de Silvia, vers ce bouquet de peupliers qui est sur la route d'Aranjuez, près du couvent. Il devait passer par là. 11 est venu en effet, je l'ai appelé, et nous avons causé ensemble. Depuis, nous nous sommes revus là deux ou trois fois... Tu t'imagines d'après cela, Laura, que j'ai quelque secret penchant pour ce noble cavalier; cela est possible, mais ce n'est pas là ce qui m'inquiète; ce qui m'inquiète, le voici. Ce matin, tandis que je me tenais entre la porte et la tapisserie dont je te parlais tout-à-1'heure, j'ai entendu que notre hôte racontait en détail à mon frère notre aventure. Heureusement que Celia, —je puis le dire devant elle, — est venue les interrompre. Mais je n'en suis pas quitte pour ce premier péril. Notre bote peut d'un moment a l'autre achever sa confidence, et mon frère, à qui il a déjà dit mes craintes d'être reconnue et ma disparition subite près de la maison, et à qui il a promis de me dépeindre, pourrait aisément me deviner. C'est pourquoi, Laura, il est essentiel, tu le vois, que je parle à ce jeune homme, afin de prévenir une indiscrétion qui me perdrait. A cet effet, je lui ai dépêché Silvia avec un billet de moi, où je lui dis qu'il me vienne voir dans cette maison, où je demeure.

LAURA

Tu agis un peu légèrement avec moi, ce me semble.

Pardonne-le-moi, je t'en prie, ma bonne Laura

LAURA

Non, vraiment, cela n'est pas bien; tu abuses un peu des droits de l'amitié. Avant d'écrire à ce jeune homme pour lui donner rendezvous ici, tu aurais dû réfléchir que cela compromet ma renommée.

HARCELA

J'ai bien réfléchi à tout, et je t'assure que tu n'as rien à craindre. Ce n'est pas moi qui aurais voulu t'exposcr à rien de fâcheux, même pour mon amour, même pour mon honneur.

LAURA

Cependant ce jeune homme, en venant ici...

JOURNEE ïl, SCÈNE 1. 28

MARCEL V

Je te comprends: écoute. Ta maison a doux portes; j'ai recommandé à Silvia de l'amener par la porte qui donne sur l'autre rue. De celte façon, ce jeune homme, en venant ici, lui qui est étranger à Ocana, ne saura pas qu'il vient dans ta maison, et ainsi tu ne risques rien.

LAURA

Je risque qu'il prenne des informations, qu'il soit instruit demain de ce qu'il ignore aujourd'hui, et qu'il ne pense que c'est moi qu'il aura vue.

HARCELA

Sois tranquille, je me suis vêtue exprès; j'ôterai ma mante et je recevrai sa visite comme si j'étais dans ma maison.

Fort bien. Mais mon père... s'il rentrait et qu'il rencontrât ici un homme?...

HARCELA

Eh ! mon Dieu! Laura, il n'est pas sûr que ton père rentre de sitôt; et s'il rencontre ici un homme causant avec moi... Allons, Laura, ma bonne Laura, je t'en prie, rends-moi cet éminent ser- ^ice; je l'attends de ton amitié.

laura, à part.

Il m'est impossible de lui dire l'inconvénient que je redoute le plus; c'est que don Félix n'arrive, ne les surprenne l'un et l'autre, et qu'il ne pense que je favorise une liaison entre sa sœur et son ami.

Entre CELIA avec sa mante.

silvia, à Marceîa.

J'ai parcouru vingt fois Ocana en tous sens avant de pouvoir ie

trouver.

HARCELA

Et à la fin tu l'as trouvé?

SILVIA

Oui, madame. Je lui ai remis votre billet; il l'a lu rapidement, a marché derrière moi, et il fait sentinelle en ce moment à la porte que vous m'avez dite.

HARCELA

Tu vois, Laura, il n'y a plus moyen de t'en défendre.

LAURA

Je te sers à contre-cœur.

MARCELA.

Ote-moi, Celia, cette mante; et toi, Silvia, va le chercher. ( Silvia ort.) Pour toi, Laura, je n'ose pas te prier de demeurer.

LAURA

Non, Marcela; de toute façon j'aime mieux te laisser seule. Te I. 3

roilà maUresse de ma maison; je te la recommande. [A part, <>n

est obligé d'en passer par bien des choses qui déplaisent quand on a une folle pour amie.

Elle sori avec Cclia.

Entre SILVIA, conduisant LISARDO.

SILVIA

Vous êtes ici, seigneur, dans la maison de la dame voilée... que tous voyez maintenant le visage découvert.

LISARDO.

Quel bonheur est le mien !

HARCELA

Vous étiez, seigneur cavalier, bien éloigné de croire que mon caprice ou mon inquiétude vous irait chercher.

LISARDO.

J'avoue, madame, que je n'espérais guère une si haute fortune et mes vœux n'eussent osé y prétendre. Le bonheur et le manque de confiance se rencontrent quelquefois par hasard réunis.

HARCELA

Ne vous flattez pas trop encore, seigneur cavalier.

Il est vrai, madame, que je ne puis me réjouir jusqu'à ce que vous daigniez m'apprendre le motif...

HARCELA

Quoiqu'il n'eût pas été impossible, seigneur cavalier, que je vous eusse engagé aujourd'hui à venir me trouver chez moi seulement pour avoir ie plaisir de causer avec vous, cependant, je vous le conlcsse, je n'aurais pas pris cette licence si je n'avais eu à me plaindre de vous a vous-même sans retard.

LISARDO.

Vous, madame, vous avez à vous plaindre de moi?

HARCELA

Oui, et sur un sujet important.

LISARDO.

Sur un sujet important, madame? Vous me causez une surprise...

MARCEL A

Qui va cesser dans un moment.

LISARDO.

Veuillez vous expliquer, madame. Si je suis coupable enven vous, inslrui»ez-moi de ma faute, afin que je n'y retombe plu-... Je serais désolé de vous offenser de nouveau en quoi que ce lût, bien que, certes, mon intention n'y soit pour rien.

MAHCELV.

N'avez-vous pas ce matin commencé de raconter notre aventure à quelqu'un?... a un cavalier de celte ville, que l'on nomme don Félix?... et n'avez-vous pas été empêché d'achever votre récit par .'arrivée d'une suivante?

LISARDO, MARCEL A.

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