LIMANT
Non, je ne désire plus rien savoir, puisque je vis et que je vous contemple. Je ne souhaiterais pas un plus grand bonheur, alors même que je serais en ce moment dans le séjour des morts. Peutêtre suis-je dans le séjour de la gloire, car je me trouve près du plus beau des anges... Et ainsi, non, je ne désire pas savoir quelle suite d'aventures m'a conduit en ces lieux et vous y a conduite également. Je sais que je suis où vous êtes, et je suis content... Et ainsi, vous, vous n'avez rien à me dire, et moi je n'ai rien a entendre de vous.
DOSA MENCIA
Le temps dévoilera bien des choses. — A cette heure, dites-moi, comment se trouve votre altesse?
l'infant.
Oh! très-bien! tellement bien que je ne me suis jamais trouvé mieux. Seulement, je sens un reste de douleur à ce pied.
DONA MENCIA
Votre chute a été terrible; mais avec un peu de repos, j'espère que vous ne tarderez point à vous remettre. — On prépare un lit à votre intention. — Vous me pardonnerez, je vous prie, l'extrême simplicité du logement, quoique je n'aie pas besoin d'excuse. II m'était impossible de prévoir que j'aurais à vous recevoir aujourd'hui.
l'infant.
Vous parlez tout-à-fait comme une haute et noble dame, Mencia. — Ètes-vous la maîtresse de cette maison?
DONA MENCIA
Non, seigneur; mais je suis liée intimement avec quelqu'un qui en est le maître.
l'infant.
Et qui est-ce?
DONA MF.NCIA.
Un illustre cavalier, Gutierre Alfonso de Solis, mon époux et votre serviteur.
l'infant, se levant.
Voire époux!
Oui, seigneur.
Ah!
dona mencia.
l'infant.
DONA MENCIA
Mais ne vous levez pas, rasseyez-vous; vous ne pouvez point vous tenir debout, seigneur.
l'infant.
Si fait, si fait, je le puis.
DONA MENCIA
M. lis \otrc pied ?
Je n'y sens plus rien.
Entre DON ARIAS.
DON -MUAS.
Permettez, monseigneur, (pic j'embrasse vos genoux. Combien je suis charmé de cette heureuse fortune! Votre salut nous rend la vie à tous.
Entre DON D1ÈGUE.
DON DIEGUB.
Maintenant votre altesse peut se retirer dans cette chambre, on y a tout disposé pour le mieux.
l'infant.
Non, je veux partir. Don Arias, donne-rnoi un cheval: donnemoi un cheval, don Diègue. Quittons ces lieux promplcmciit.
DON ARIAS
Que dites-vous?
l'infant.
()uc l'on me donne un cheval.
DON DIÈGLE.
Mais, seigneur...
DON ARIAS
Considérez, je vous prie.
l'infany.
Ah! vous ignorez l'un et l'autre ce qui se passe dans mon cœur, - >rez tout ce qu'il souffre. ( A doua Mencia.) Pourquoi le ciel n'.i-t-il pas voulu que je fusse brisé dans cette chute! Je n'éprouverais pas ces tourmens, cette rage; je ne vous aurais pas vue pour apprendre «le yous que vous appartenez à un autre; je ne serais pas en proie a La plus horrible jalousie. Ah! doua Mencia, devais-je m'attendre a une telle conduite de votre part?
do Sa mencia.
M w-. seigneur, en vérité, celui qui entendrait votre altesse, ses
plaintes, ses mépris, >es injures, n'aurait pas de peine à concevoir
pensées défavorables a mon honneur. Cependant je n'ai nul re-
prochc à me faire; <■( quand vous m'accusez, il m'est facile de vous
'if. Voire altesse, libérale de ses désirs, généreuse de ses
-. prodigue «le ses affections, jeta les veux sur moi; distinction
glorieuse, je l'avoue; mais elle peut aussi se souvenir que, durant
plusieurs années, j<- n'ai pas cessé m; moment de résister à ses hom-
iua. luctions; car si je n'étais pas d'un rang à être son
cpi.t.'M-. j'étais aussi d'un rang a n'être pas sa maîtresse; et c'est
pourquoi je me suis mariée à un autre. — Maintenant que je me suis
disculpée sur ce point, permettez, seigneur, que je vous supplie en
r et humblement de ne pas vous remettre sitôt en chemin; il y
ir>;> <]<• péril pour • ■••■• n partir.
JOURNEE I, SCLNE II. 81