LIMANT
Il y a moins de péril pour moi à partir qu'à rester. Entrent DON GUTIERRE et COQUIN.
DON GUTIERRE.
Je baise les pieds de votre altesse. — J'ai appris avec douleur le fâcheux accident qui vous était arrivé, et je me suis empressé d'accourir; je suis heureux de voir que la renommée cette fois encore s'est trompée. Daignez, monseigneur, honorer quelques instans ce logis de votre présence. Il est bien peu digne de vous, sans doute ; mais la plus pauvre demeure devient un brillant palais dès qu'elle est habitée par un roi.
l'infant.
Je vous remercie des sentimens que vous m'exprimez, Gutierre Alfonso de Solis; je m'efforcerai de ne pas les oublier.
DON GUTIERRE.
Vous me comblez, seigneur.
Cependant, quelque charme qu'ait pour moi votre hospitalité, je ne puis m'arrêter ici davantage... Les plus graves motifs m'en empêchent... 11 y a une chose qui m'inquiète... et jusqu'à ce que je sois éclairci... ou dé6abusé, chaque instant me durera des siècles. Il vaut mieux que je m'éloigne.
DON GCTIERRE.
Quoi! seigneur, votre altesse aurait d'assez puissans motifs pour aventurer ainsi une santé à laquelle se rattachent tant d'espérances !
l'infant.
Il convient que j'arrive aujourd'hui à Séville.
don gutierre.
Je crains de paraître indiscret en insistant auprès de votre altesse; mais ma loyauté, mon dévouement...
l'infant.
Et si je vous confiais le motif de mon départ, que diriez-vous?
DON GUTIERRE.
Je ne le demande pas à votre altesse. Loin de là, seigneur, il me semble que ce serait mal à moi d'essayer de pénétrer dans votre cœur.
l'infant.
Non, Gutierre, je puis l'ouvrir devant vous. Ecoutez donc : J'ai eu autrefois un ami que je regardais comme un autre moi-même...
don gutierre.
Son sort était digne d'envie.
l'infant.
Eh bien! cet ami, que je chargeai de mes intérêts auprès d'une dame que j'aimais passionnément, me trahit pendant une absence que je fis. Qu'en pensez-vous?
82 LE MÉDECIN DE SON HONNEl K.
DON GUTIERRE.
•'■• pense que c'était un anii perfide <'t qui aurait mérité mille tortures.
1 'infant.
Il laissa un autre cavalier rendre des soins à cette dame, et même il servit le nouveau prétendant auprès d'elle. Ce fut bien mil. n'est-ce pas ?
DO\ GUTIERRE.
Je ne sache joint une pire trahison.
l'infant.
Il moi qui ai été ainsi trompé, ainsi trahi ; moi qui suis plus épris que jamais <le l'infidèle, dites, voulez-vous que je sois tranquille au milieu de tant d'ennuis? voulez-vous que je goûte le repos au milieu de tant de peines?
DON GUTIERRE.
Non, certes, seigneur; je conçois votre inquiétude.
l'infant.
Depuis ce malheur tout me pèse, et le ciel et la terre, et la nature et les hommes. Partout où je suis, je ne songe qu'a la jalousie qui m'obsède... La cause de mes chagrins m'est sans cesse tellement présente, qu'ici même je la vois devant mes yeux; de sorte qu'en □n'éloignant j'imagine que je pourrai la laisser ici.
DONA MENC1A.
On dit, monseigneur, que le premier conseil appartient à la femme. Ainsi, que votre altesse me pardonne si j'ose la conseiller. Pour ce qui est de votre ami, attendez qu'il se disculpe, il y a des espèces de fautes que l'on commet sans être coupable. Quant à la dame, si elle a changé à votre égard, qui sait? il peut se faire que ce ne soit point chez elle inconstance ou légèreté, et qu'elle ait été contrainte. Voyez-la, écoutez-la, et je suis assurée que vous reconnaîtrez bientôt son innocence.
l'infant.
Cela est bien difficile.
don diègue, à V Infant.
D'après votre ordre, monseigneur, le cheval est prêt et vous attend.
DON GUTIERRE.
Si c'est le même qui vous a renversé, ne vous y fiez plus, monseigneur. J'ai à votre disposition une jument qui est presque digne d'un aussi noble cavalier. Elle est jeune, belle, douce et vive; elle a le pied le plus sûr et in galop délicieux. — Que votre altesse ne me refuse pu !