LE MENDIANT
Et le diamant qui ferme cette bourse, pour moi aussi?
Il est donné.
DONA LEONOR
Sire, je me jette à vos pieds I... Sire, je viens toute éplorée, au nom de mon honneur, vous demander justice; et si vous me la refusez, d'avance j'en appelle à L)ieu.
LE ROI
Remettez-vous, madame, et levez-vous
DONA LÉONOR
Souffrez, sire, que je reste aans cette posture suppliante.
LE ROI
Levez-vous, madame, et atténuez que nous soyons seuls. — (// la relève. Aux solliciteurs.) Sortez tous. {Tous les solliciteurs se retirent.) Maintenant, madame, pariez; car si vous venez réellement de la part de votre honneur, c'eût été une chose indigne que les plaintes de l'honneur eussent été proférées en public. On ne saurait garder trop de ménagemens ni prendre trop de précautions quand il s'agit de l'honneur de la beauté. Pariez, madame.
DONA LEONOR
Puissant roi don Pèdre, que le monde appelle le Justicier! soleil brillant de la Castille, dont les rayons illuminent cet hémisphère! vrai Jupiter espagnol, dont Cépée redoutable frappe au loin les Maures épouvantes! vous voyez devant vous l'infortunée Léonor, que l'Andalousie avait surnommée Léonor la Belle. Hélas! si tant est que j'aie autrefois mérité ce surnom, je n'ai connu des privilèges de la beauté que le chagrin et le malheur. 11 y a quelques années, je lus distinguée par un cavalier de ce pays 11 m'aima ; je crus du moins qu'il m'aimait, a le Noir rôder nuit et jour dans ma rue, autour de ma maison. Pour moi, sire, vous l'avouerai-jc? quoique je lisse en ;>;;l;!ic l'indifférente et la dédaigneuse, je me sentis intérieurement touchée de tous ses témoignages de tendresse; puis \int la reconnaissance, et puis l'amour. Cependant je continuai de le traiter comme par le passé. A la fin, ce cavalier m'ayant donné sa parole qu'il m'épouserait. - que de femmes ont été trompées par ce moyen ! — je rouseulis à le recevoir en ma maison. — N'allez
pas croire, sire, que j'aie jamais eu quelque faiblesse qui ne fût pas digne de nu fierté; je n'ai pas oublié ce que je me devais; mais le monde nous juge d'après les apparence», et il aurait mieux valu pour moi que j'eusse perdu l'honneur en secret et que je l'eusse con- B4 rvé devant Le inonde. J'ai demandé justice, mais je suis pauvre; j'ai porte plainte, niais il est puissant. Enfin ce cavalier s'est marié avec une antre, et aujourd'hui qu'il n'est plus possible que je recouvre par le mariage mon honneur, roi don Pcdre, je viens vous supplier d'ordonner qu'il soit tenu de payer ma pension dans un couvent. Ce cavalier, c'est don Gutierre Alfonso de Solis.
LE ROI
Madame, je sens vivement vos ennuis, et comme homme et comme roi. Puisque don Gutierre est marié, il ne pourra, j'en conviens, complètement satisfaire à votre honneur; mais je vous rendrai justice de telle sorte, que tout s'arrange pour le mieux. — Toutefois, j uterai ce que de son côté il me dira pour sa défense; car aussi bien il faut entendre un accusé. — Fiez-vous à moi,-Léonor; je me charge de votre cause. Je ne veux point que vous puissiez dire une an tic fois que vos droits ont été méconnus parce que vous êtes pauvre et qu'il est riche, et cela en un temps où, moi, je suis roi de Castille. — Mais j'aperçois là-bas don Gutierre qui s'avance vers nous. S'il vous voyait avec moi, il se douterait que vous m'avez instruit. — Cachez-vous derrière cette tapisserie; vous vous montrerez quand il en sera temps.
DON A LÉONOR
Je m'empresse de vous obéir.
Léonor se cache.
Entre COQUIN.
coquin, à part.
En courant de chambre en chambre, à l'ombre de mon maître qui est resté là-bas, j'arrive jusqu'ici. Que le ciel me protège ! voila le roi, et il m'a vu. Heureusement que le balcon n'est pas trcs-élevé au-dessus du sol; vingt coudées seulement — Et alors, s'il plaît à sa majesté de ne pas vouloir que je sorte par où je suis entré, moyennant une jambe ou deux, j'en suis quitte.
LE KOI.
Qui étes-vous?
Moi, sireï Vous?
COQUIN
LE ROI
coquin, à part.
Que le ciel me protège encore, et qu'il m'inspire ma réponse! [Haut.) Ma foi ! sire, je suis tout ce qu'il plaira à votre majesté* que je sois, sans rien ajouter ni retrancher ; — car, pas plus lard qu'hier.
JOURNÉE I, SCÈNE lll. £9
un homme de très-haute sagesse et de beaucoup d'esprit m'a conseillé de ne prétendre jamais être autre chose que ce que vous voudriez que je fusse, et je me suis promis de profiter de la leçon. C'est pourquoi j'ai été ce qu'ordonnera votre fantaisie, je serai ce que commandera votre caprice, et je suis ce qu'ordonne et commande votre bon plaisir. Et c'est pourquoi encore, avec votre autorisation toute royale, je m'en irai d'un pas mesuré par où je suis venu en mesurant mon pas.
LE ROI
Vous n'avez pas répondu à ma question; je vous ai demandé qui vous êtes.
COQUIX.
Et moi , sire, j'aurais répondu à la teneur de la demande,, si je n'avais craint qu'en vous disant qui je suis vous ne m'eussiez renvoyé par le balcon ; car j'ai pénétré ici sans ordres ni raison , et j'exerce un office dont vous n'avez aucun besoin.
LE ROI
Et quel est votre office ?
COQUIN
Je suis courrier à pied et à cheval; je porte toutes les nouvelles, les mauvaises et les bonnes ; je me mêle de tous les intérêts , des grands et des petits. Je dis du bien et dis du mal; je mange lentement et m'endors vite. Je sers pour mon plaisir le seigneur don Gutierre Alfonso. Enfin, tel que vous me voyez, je suis majordome de la gaieté, gentilhomme de la joie et valet de chambre du plaisir. Je porte sa livrée, et je crains qu'on ne me reconnaisse à cause d'elle. Je dis : Je crains, parce qu'avec un roi qui ne rit pas, un homme aimable qui aime à rire doit avoir peur à chaque instant de recevoir la bastonnade sur ce que renferme son pourpoint.
LE ROI
Je de\ine enfin ce que vous êtes. Vous êtes un garçon chargé du rire en titre d'office.
COQUIX.
Oui, sire; et pour qu'il ne vous reste plus de doute, j'use de mon droit. (// se couvre.) C'est le droit du bouffon dans le palais.
LE ROI
A merveille!... — Maintenant que je sais qui vous êtes, faisons un arrangement entre nous deux.
COQUIN
Et lequel?
LE ROI
Vous faites profession de faire rire, n est-il pas vrai?
' COQUIX.
Cela est vrai; tant que je peux.
Lu- ROI.
Eh bien! chaque fois que vous me ferez rire, je vous donnerai cent
fo LE MÉDECIN DE SON HONNEUR.
écus; mais si d'ici à lin mois vous no m'avez pas fait rire, on vous
arrachera les dents.
coquin.
À moi, sire?
LE ROI
A vous-même.
COQUIN
Diable! c'est un contrat illicite et frauduleux que vous me proposez , et dans lequel , si je l'accepte , je risque évidemment d'être lésé.
LE ROI
Comment donc?
COQUIN
Cela est clair. D'une part, quand un homme rit, on dit de lui qu'il montre ses dents, — et moi je rirai sans montrer les miennes. Puis, d'autre part, on rapporte que vous êtes si sévère que vous montrez les dents à tout le monde, et à moi seul vous voulez qu'on les arrache; mais n'importe. Je consens, c'est convenu. J'en passe par où vous voulez, afin que vous me laissiez passer mon chemin. Ainsi, a moi vos écus, si je gagne, et si je perds, à vous mes dents. D'ailleurs, j'ai un mois, et d'ici la je. trouverai bien quelque chose qui vous aille; car je ne veux pas que la vieillesse arrive en poste dans ma bouche. Mais aujourd'hui, je vois qu'il n'y a pas à mordre sur vous , et je prends congé de votre altesse pour aller réfléchir à ma gaieté. Adieu, sire, au revoir.
c II sort.
Entrent L'INFANT, DON GUTIERRE, DON DIEGUE et DON ARIAS.
Que votre majesté me donne la main.
LE ROI
Soyes le bien venu, Henri. Comment vous trouvez-vous?
l'infant.
Très-bien, sire; j'ai eu plus de peur que de mal.
DON GUTIERRE.
<iro, s'il m'était permis, à moi chétif et humble, de prétendre à une faveur si haute, je demanderais à votre majesté de baiser votre m. iin royale. Il y avait bien long-temps que l'Andalousie n'avait iHc honorée de \otrc présence glorieuse.
LE ROI
Trêve de complimens, don Guticrre Alfonso!