‹ Théatre de Calderon, traduitChapitre 5 sur 156 · L1SARD · texte numérisé non relu

L1SARD

Ce serait mal à nous, Calabazas, si elle juge ces précautions nécessaires.

ÇALABAZAS.

Est-ce bien vous qui parlez ainsi?

LISARDO.

Oui, moi-même.

ÇALABAZAS.

Vive Dieu ! si j'étais que de vous, je la suivrais, allât-elle au fonJ de renier'.

LISARDO.

Imbécile! ce serait la bien récompenser d'avoir consenti à me parler que de lui causer un tel chagrin !

ÇALABAZAS.

C'était bien la peine de nous lever si matin tous ces jours-ci!

LISARDO.

Trêve de plaisanteries!... Dis-moi plutôt, maintenant que nous sommes seuls, voyons a nous deux si nous devinerons quelle peut être celte femme mystérieuse.

ÇALABAZAS.

Volontiers, monseigneur. Vous, d'abord, qu'en pensez-vous?

LISARDO.

Ma foi ! à la distinction de son langage, à l'élégance de sa toilette, je serais assez porté a croire que c'est quelque noble dame, ou folâtre ou fantasque, qui aime a causer secrètement avec les

IOCKNSE i, scène i. :

VJis «/ont elle n'esl pas connut-, el qui m'a choisi à cet effet en ma uualité d'étranger.

CALABAZAS.

J'ai une idée bien meilleure, moi!

J 1SARDO.

bis-ia nonc vite alors.

CALABAZAS.

Mh bien! je dis, — et qu'on me tue si je me trompe, — je dis qu'une femme qui vient faire ainsi la belle parleuse avec un homme dont elle ne veut pas être connue est sans nul doute une laide spirituelle qui cherche à pêcher des cœurs avec son bec.

LISARDO.

Et si je te disais, moi, que je l'ai vue, et qu'elle est belle comme un ange?

CALABAZAS.

Alors je dirais, moi, vive Dieu! puisque vous me pressez, que c'est la Dame-Revenant qui veut recommencer à vivre1.

LISARDO.

Après tout, n'importe ! je saurai demain qui elle est.

CALABAZAS.

Vous croyez donc qu'elle reviendra ici demain?

LISARDO.

Sans doute... Et d'ailleurs, si elle ne vient pas, avec le peu d'es poir qu'elle m'a laissé, je n'aurai rien perdu, ou presque rien.

Vous devriez cependant compter pour quelque chose que nous nous levions encore un jour si matin.

LISARDO.

.l'y suis forcé par les affaires qui m'ont conduit ici, indépendamment de ma passion.

CALABAZAS.

Elle doit demeurer près de chez nous. Je l'ai perdue de vue en même temps que j'ai aperçu notre maison.

LLSABDO.

Il est déjà tard, sans doute?

CALABAZAS.

Il n'en faut pas douter: je vois d'ici notre hôte qui s'habille.

1 CaWeion a compose sous co lilrc, la Dame-Revenant (la Dama Dueixle^ une charmanie comédie qui a été imitée en français par Haulei *ciie. ïl est oossioie qu'il ait *ouij y faire allasion ilar.s ce passade

8 M \!>o\ A DEUX PORTES,

s< i m: it

Uno Mi iiii.if

Cr.iront DON FÉLIX, qui achève de s'habiller, el E1ERRERA ; nuls MSARDO

elCALABAZAS.

L1SARDO.

Je vous baise les mains, don Félix.

DON FÉLIX

Que !" ricl vous partie, Lisardo!

L1SAIIDO.

Comment! vous êies habillé si malin?

no.N ni îx.

Oui, j'ai des ennuis qui ne me permettent guère de rester au lit, "ii j • ne trouve aucun repus. Mais vous, qui vous étonnez que je sois levé a n-cc heure, ne m'avez-vous pas dit hier au soir que vous deviez porter un plaeet a Aranjuez? Comment ètes-vous sitôt de retour a Ocaîia ?

L1SARDO.

.Nous jouons au jeu des questions et des réponses, et je réponds a votre question par la rime parfaite. Nous, ce qui vous a fait lever si matin, c'est — vos soucis; et rnoi, ce qui rue ramène sitôt a Ocaîïa, c est— mes soucis.

DON FÉLIX

Quoi! arrivé d'hier, et déjà des soucis aujourd'hui!

LISAUDO.

llelas! oui.

DON FLUX

F.h bien! pour vous forcer a me confier les vôtres, je vais vous confier les miens. Kcoutez.

calabazas , à Tl errer a.

Pendant qu'ils vont se défiler l'un a l'autre un long récit, auriezvous, lient ra, quelque chose qui pût me servir à déjeuner?

Il F. lUt Lit A.

Allons dans ma chambre, Calabazas. J'y ai toujours par précaution quelques morceaux de viandes froides. Soyons discrets.

ilcrrera ul Calabazai soiiei i.

ItON 1 11. IX.

Vous n'avez fias oublié cet heureux temps de notre vie, alors que nous étions tous deux étudians a Salamanquc; et vous vous rappeh-/ sans doute au**i .née quel dédain, quel mépris j'insultais l'Amour, ei ses flèches, et sou carquois. Ah! mon cher, je ne prévoyais pa* alors qu<' j'aurais a lutter un jour avec ce petit dieu terrible, qu'il serait mon vainqueur et qu'il se vengerait cruellement. 11 a ajusté une llérhc sur sou aie. m'a visé au cœur et m'a blessé; car l'amour s'amuse a blesser et ne tue pas. Cela se passa par une belle

soirée d'avril. Ce jour-là, comme bien d'autres fois auparavant, je sortis pour chasser, et, tout en marchant, je me trouvai arrivé à la royale maison de plaisance d'Aranjuez, qui est peu éloignée d'Ocaiïa, et qui est notre Prado et notre Parc1. J'y entrai; cela est facile , lorsque leurs majestés ne s'y tiennent pas. J'entrai dans ses jardins sans même songer que j'allais voir ce que j'avais vu si souvent. Je me dirigeais vers le jardin de l'île... 0 mon ami ! comme on court aisément au-devant de son malheur! De même que le papillon se plaît à voltiger au-dessus de la flamme brillante qui doit lui donner la mort, ainsi nous, nous tournons autour du péril avec une joyeuse insouciance... Je continue ; écoutez. Près de la première fontaine, qui est formée d'un rocher massif, il y avait une femme ; elle se tenait sur le gazon verdoyant qui entoure le bassin, véritable anneau d'émeraude auquel l'eau sert de diamant. Elle était si profondément occupée à se mirer dans le bassin, elle était si parfaitement immobile, que je doutai un moment si je n'avais pas devant les yeux une de ces nymphes en argent bruni qui entourent la fontaine comme des sentinelles vigilantes qui la gardent. Au bruit que je fis en écartant le feuillage pour la contempler plus à mon aise, —imprudent que je fus! — elle sortit de sou extase, leva la tête et regarda autour d'elle, Un peu troublée. Ciel! qu'elle était belle! Je fus tenté de lui dire: «0 divinité céleste, ne vous mirez pas ainsi dans l'eau, de peur que vous ne deveniez éprise de vousmême ! » car partout où je vois une fontaine et une nymphe, je pense involontairement à l'aventure de Narcisse ; mais je n'eus pas la force de prononcer une parole, et je tendis les bras de son côté, tout éperdu et tout tremblant. Elle, elle se leva d'un air grave, me tourna le dos, et se mit à courir après une troupe de femmes qui al laient devant elle. Je marchai moi-même à sa suite; et vraiment, il me semblait que sur le vert gazon les roses naissaient en foule sous ses pas. Je la suivis jusqu'au moment où elle eut rejoint sa compagnie. Je connaissais toutes ces dames, qui habitaient Ocana ; celle qui causait mon trouble était la seule que je ne connusse pas. Je dis qu'elle causait mon trouble parce que, dès ce premier instant, je sentis au fond de l'âme tout ce que j'y sens aujourd'hui; dès ce premier instant je l'aimai. Ne me demandez pas comment je pouvais aimer déjà une femme que j'avais à peine entrevue ; je n'en sais rien, mais je l'aimais... Je m'informai d'elle à quelques-unes des darnes avec qui elle était; et j'appris avec plaisir que sa naissance répondait à sa beauté. La raison pour laquelle je ne l'avais pas vue jusque là, c'est que son père l'avait élevée à la cour, et ne s'était retiré que depuis peu à Ocana. Je ne vous dirai pas que je lui rendis elles soins qui furent bien reçus, car un bonheur perdu n'est

1 Ou sait que le Prado est l'une des promenades de Madrid les plus à la mode. Quant au Parc, nous pensons que c'était, du temps de Caldeion, une promenade qui u'«*isie plus aujourd'hui, ou à laquelle on aura donné un autre nom.

m ai vison a DEUX roui :

qu'un malheur plus grand : mais ^>us saurez que, touchée enfin de mon attachement, de mus services el «le mes prévenances, elle permit que je l'entretinsse une nuit a travers la grille du jardin, où lurent seules témoins de ce doux tête-à-tête les étoiles et les (leurs. ainsi que je vécus quelques semaines, le plus fortuné des hommes, jusqu'à ce que la jalousie vtnl se jeter a la traverse de mon bonheur .. \ >>u^ vous imaginez sans doute, mon cher, en m'en tendant me plaindre île la jalousie, que c'est moi qui suis jaloux? Eh bien! non, vous vous trompez, ce n'est pas moi qui éprouve ce sentiment; c'est moi. au contraire, qui le cause. Voici comme. Il y a une dame a Ocana, que j'ai courtisée dans le temps, et que j'ai laissée peu a peu quand j'ai eu connu la beauté dont je vous parle. Cette darne, pour se venger, a été l'aire ses confidences a l'autre, et même elle lui a montré comme donnés récemment quelques pages de tendresse que je lui avais donnés autrefois. Là-dessus, ma dame, prenant une soudaine jalousie, s'est éloignée de moi, et a tel point qu'elle ne veut pas que je la voie, que je lui parle pour m'excuser. Et maintenant, c'est à vous déjuger si mes soucis peuvent permettre que je goûte encore le repos et le sommeil. J'ai offensé, sans le vouloir, le plus beau des anges; et n'est-ce pas un vrai malheur d'avoir offensé, même involontairement, l'ange qu'on aime?

LISAUDO.

Rassurez-vous, don Félix: vous prenez la chose beaucoup trop au sérieux, et je vous garantis qu'elle ne tardera pas a s'arranger. Lorsque vous avez prononcé ce mot de jalousie, j'ai eu peur pour vous; mais puisque c'est vous qui la causez à votre belle, il n'y a pas grand mal, car il est plus facile d'en guérir une autre que de s'en guérir soi-même. Cela surtout est plus facile lorsque ce sentiment n'est point fondé. Que vous dirai-je? je vous porte envie. Je ne sache pas de plai-ir plus vif entre les galans et les dames, lorsqu'il y a eu un malentendu, que de faire la paix pour se quereller ou de K quereller pour faire la paix. Ainsi, don Félix, allez, allez voir votre belle, .le. vous réponds qu'en cet instant, si vous vous affligez de ce qu'elle s'abuse, elle, malgré sa jalousie, elle désire plus que vous encore d'être désabusée.

Entrent MAICELA elSILVIA. Elles ouvrent une porte qui est couverte lune tapisserie, et se tiennent entre la tapisserie cl la porte

MAHCELA, bas, à Silvin.

Laisse-moi, Silvia : je vais voir mon frère par cette porte qui donne dans son appartement. Quoiqu'il ignore que- je suis sortie ce matin de la maison, en le surprenant ainsi, je l'empêcherai de cor eevoir aucun soupçon.

su. via. de même.

y avancez pas. madame.

JOURNÉE 1. SCENE il. «1

HARCELA

Qu'y a-t-il donc ?

SILVIA

Il cause avec notre hôte, et vous savez que mon maître ne veut pas que vous vous rencontriez avec lui.

HARCELA

Hélas! oui, malheureusement... Eh bien! alors, demeurons ici un moment. Je suis curieuse de savoir ce qu'ils ont à se dire. lisardo, à don Félix.

En attendant qu'il soit l'heure de vous présenter chez votre belle, voulez-vous, selon nos conventions, que je vous conte mes soucis comme vous m'avez conté les vôtres? Écoutez-moi.

HARCELA

Ecoutons-le, Silvia.

SILVIA

J écoute, madame.

LISARDO.

Après que j'eus échangé mon habit d'étudiant contre celui de soldat, ma plume contre une épée, et les travaux paisibles de l'école de Salamanque contre les travaux bruyans de la campagne de Flandre ; — après que j'eus obtenu une compagnie, sans autres protecteurs que mes services; la campagne finie, — car cette idée ne me serait point venue auparavant, je demandai un congé et repartis pour l'Espagne. Je voulais solliciter l'honneur d'une de ces croix qui brillent si noblement sur la poitrine d'un homme d'armes. IV! était le but de mon voyage à Madrid. Là, Sa Majesté, — que le ciei la protège et prolonge ses jours, de sorte qu'elle soit le phénix de notre âge! — Sa Majesté remit la lecture de mon placet au temps où elle serait plus tranquille et plus libre, en sa maison de plaisance d'Aranjuez. J'y suivis la cour, et, je l'avoue, plutôt pour mon plaisir que par nécessité; car le roi se sert aujourd'hui de tels ministres qu'avec eux le mérite n'a pas besoin d'appui, parce que chacun d'eux est à tous et à tout. J'arrivai donc a Aranjuez. Vous m'y vîntes visiter à mon hôtellerie. Voyant que j'étais assez mal logé, et qu'il n'y avait pas moyen que je fusse mieux à cause de la foule de gens qui encombrent la ville à cette époque, vous m'avez pressé de nous accompagner à Ocana. 11 m'était malaisé de refuser une aussi aimable invitation. Ocana, me disiez-vous, n'est qu'à deux lieues d'Aranjuez, et les jours d'audience il vous sera facile d'y aller le matin et d'en revenir le soir. J'ai cédé, j'ai obéi... Votre amitié sait tout cela ; mais j'avais besoin de ce préambule pour arriver à une nouvelle d'amour plus merveilleuse peut-être que toutes celles que Cervantes a racontées1.

Cakleron ne manque jamais l'occasion de rappeler d'une manière flatteuse le nom le Cervantes.

i2 MAISON À DKUX PORTES.

M Ut» I I \.

Voici que j'entre en scène. Attention, SU via.

su. vi \. Je ne perds pas un mot, madame.

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