SCÈNE ni
La |iiace du palais.
Entrent LE ROI et DON DIÈGUEj ils sont enveloppés dans un manteau : de couleur et ils tiennent une épée à la main.
LE ROI
Tenez cette épée, don Diègue.
DON DIÈGUE
Vous rentrez bien tard, sire.
J'ai cjuru toute la nuit à travers les rues de la ville. On parle beaucoup des incidens, des aventures qui se passent la nuit a Se-
ville. J'ai voulu voir les choses par moi-môme, afin de mieux savoir ce qu'il convient de faire pour mettre l'ordre ici.
DON DIÈGUE
Je ne puis que vous approuver, car un roi doit être un argus veillant toujours sur son royaume. Les deux yeux que l'on a peints sur votre sceptre sont l'emblème de votre vigilance. Mais qu'a vu votre majesté?
LE ROI
J'ai vu des galans cachés, des dames voilées, des musiciens, des bals, des fêtes, — et bien d'autres choses curieuses. J'ai vu aussi un nombre infini de bravaches. Mais il n'y a rien qui m'ennuie comme de voir de ces bravaches qui, dit-on, forment ici une espèce de corporation. Pour que ces dignes seigneurs ne me reprochent pas un jour de leur avoir refusé ma protection, j'ai eu la fantaisie de les examiner, et j'ai mis seul à l'épreuve, dans une rue, une troupe de bravaches1.
DON DIÈGUE
Votre majesté s'est bien exposée.
LE ROI
Nullement, don Diègue; au contraire, ce n'a été qu'un jeu.
DOX D1ÈGDE.
Cependant ces bravaches sont, dit-on, redoutables.
LE ROI
N'en croyez rien. Dès qu'ils m'ont vu marcher sur eux avec une épée, ils ont pris la fuite ; plus d'un en fuyant a laissé tomber à terre son diplôme.
DOX DIÈGUE.
Quel diplôme?
LE ROI
Son diplôme de bravache.
Entre COQUIN.
COQUIX.
Je n'ai pas voulu accompagner mon maître à la Tour. J'ai préféré rester dehors afin de savoir fidèlement ce que l'on dit de sa prison. — Mais j'aperçois le roi, ce me semble.
LE ROI
COQUIX.
LE ROI
C'est vous, Coquin?
Oui, sire.
Comment va?
COQUIX.
Je vous ferai la réponse des étudians.
•Voyez, sur les bravaches de Séville, la nouvelle de Cervantes citée plus htat.
106 LK MÉDECIN DE so.\ il o\ vu; h.
1 I nul.
Quelle répoi -
COQUN.
Pc corporc, bene ; mais de pecuniis, malc{.
Lt roi.
Alors dites-nous quelque cliose. \'ous n'avez pas oublié que j'ai toujours cent écus à votre service.
COQUIN
Que voulez-vous que je vous dise? que je suis en train de ruminer une comédie où vous pourriez jouer le principal rôle, parce qu'eU sera intitulée : Le Roi des écus.
LE ROI
M. ni vais.
COQUIN
Eh bien! voici un conte. J'ai rencontré ce matin un chapon, lequel portait soigneusement suspendu au cou un sachet qui conten.iit les titres de noblesse de sa chaponnerie. Je me suis approché de lui avec le respect que l'on doit à un chapon, et...
LE ROI
Assez* vilain drôle.
COQUIN
Eh bien! sire, là, sans détour, riez, je vous en prie. Je ne vous demande pas un château, une maison; je ne vous demande pas des prés, des champs, des vignes; je vous demande seulement de rire une fois par jour quand je vous parle. Riez, sire, de grâce.
LE ROI
Je rirai dans un mois.
COQUIN
Avant cela, j'espère. Mais pour aujourd'hui tous mes efforts sont inutiles. Le rire ne dépend pas de la gaieté du conteur, il dépend de la bonne humeur de l'auditoire.
Entre L'INFANT.
Daignez rne donner la main, sire.
le roi.
Comment vous trouvez-vous, infant?
l'infant.
Jf: me trouve bien, sire, puisque votre majesté est contente. — J'aurais une grâce a solliciter.
Ll ROI.
Je devine de quoi il s'agit. Don .Arias est votre confident, et don Gutierre vous a donné dernièrement l'hospitalité. En votre considération je leur pardonne à tous deux pour cette fois. Ce que j'en fais
I quant h la santé, mais mal quant à l'argent. —Ces mots latins se trouvant dan* al, non» avons cru devoir le» convi-ver.
est pour vous seul, don Henri. — Allez à la Tour, don Diègue, ei dites dî ma port à l'alcayde qu'il délivre les prisonniers.
DON DIÈGUE
J'y vais de ce pas, sire.
Il sort.
LE KOI.
^.uicu, infant; remerciez-moi.
l'infant.
Ah! sire, quelle reconnaissance!... (Le roi sort.) Insensé que je suis d'avoir si mal exprimé mon désir! Je voulais seulement la grâce de don Arias, et j'obtiens malgré moi celle de don Gutierre. — 0 ciel ! donne-moi la patience de supporter ce contre-temps ! — ( Apercevant Coquin.) Comment, Coquin, tu étais là?
COQUIN
Plût à Dieu que j'eusse été en Flandre!
M'aurais-tu entendu, par hasard?
coquin.
Non pas, je songeais à mes affaires et au roi.
l'infant.
Pourquoi songes-tu au roi ?
COQUIN
Parce que le roi est le plus prodigieux de tous les animaux.
l'infant.
Qu'est-ce que cela signifie?
coquin. •
Cela signifie que de tous les animaux il n'y a que le roi qui manque à la destination de la nature. — Voyez plutôt : le lion rugit, le taureau mugit, l'âne brait, le cheval hennit, l'oiseau chante, le chien aboie, le chat miaule, le loup hurle, le cochon grogne, l'homme doit rire, et le roi ne rit jamais. Il serait plus facile, hélas! de m'ar radier mes grosses dents que de lui arracher de la bouche un sourire.
Il sort.
Entrent DON GUTIERRE et DON ARIAS, conduits par DON DIEGUE.
DON DIÈGUE
Voici les prisonniers, seigneur.
DON GUTIERRE.
Recevez mes remerciemens, illustre infant de Castille.
DON ARIAS
Et les miens, monseigneur, que je mets à vos pieds avec mon dévouement.
C'est le roi que vous devez l'un et l'autre en remercier; je nrai eu d'autre mérite que de lui demander votre srâce.
DON GUTIBRRB.
Nous ne pouvions souhaiter une protection plus pui>s..r,t..
DON ARIAS
Non, certes.
DON GUTIERRE, à part.
Ciel! quevois-je? — Dieu! comme son épëe ressemble à c» "oi* gnard !
l'infant.
Donnez-vous la main l'un à l'autre.
DON ARIAS
Voici la mienne.
l'infant.
Et vous, don Gutierre ?
DON GUTIERRE.
Que commandez-vous, seigneur?
l'infant.
Votre main à don Arias.
DON GUTIERRE.
La voici.
l'infant.
Vous êtes tous deui de nobles cavaliers. Il faut que voiiS soyez amis tous deux. Et celui qui trouvera que cela n'est pas bien, ay'il me le disel — Il m'aura pour ennemi.
DON GUTIERRE.
Ce n est pas moi, seigneur, qui m'exposerai volontiers au malheur de vous avoir pour ennemi. — Je souhaiterais, au contraire, que votre altesse fûteonvaincue de la sincérité de mon respectueux attachement, et je prie le ciel de permettre que je ne vous rencontre jamais en un tel lieu et à une telle heure que je risque de vous combattre sans avoir eu le loisir de reconnaître qui vous êtes. Car, seigneur, ce serait un grand chagrin pour moi, oui, un grand chagrin I Vous n'en doutez pas, seigneur.
l'infant, à part.
Ces paroles renferment de vagues soupçons. (Haut.) Venez avec moi, don Arias, j'ai à vous parler.
DON ARIAS
Je vous suis, seigneur.
l'infant.
Adieu, don Guti
r>0N GUTIERRE.
Je salue votre altesse et la remercie de nouveau.
L'Infant et don Arias sortent.
, Iir.KI'.E, seul.
L'infant ne m'a ri **n répondu. 11 aura compris, sans doute, qu'il n'avait rien à me répondre. — Je suis seul à présent, je puis me plaindre; mais, hélas! je ne puis me consoler. — Ah! Dieu, corn-
ment osé-je rappeler à mon souvenir tant d'ennuis qui m'accablent, tant de peines qui m'assiègent, tant d'outrages qui me tuent! — Maintenant, mon honneur, vous permettrez qu'un infortune5 pleure dans une aussi cruelle situation.- Pleurez, mes yeux, pleurez sans honte!... — Maintenant, mon honneur, maintenant il est temps de montrer que vous savez mener de front la valeur et la prudence. Cessons de nous plaindre, parce que l'on se disirait de ses peines en s;' plaignant, et que j'ai besoin d'examiner sincèrement et froidement ma position. Voyons ce qui en est. — Je ne veux pas m'abuser, grand Dieu! non, je ne veux pas m'abuser; mais peut-être mon imagination effarouchée s'est-elle forgé des chimères, des monstres que la réflexion dissipera. — Je suis arrivé la nuit a ma maison... Très-bien ! mais on m'a ouvert la porte aussitôt, et ma femme était calme et tranquille. — 11 y avait un homme chez moi... Oui! mais elle m'en a prévenu elle-même; elle m'en a averti la première.— Le flambeau s'est éteint!... Oui! mais cela arrive tous les jours... Il n'y a rien là de si extraordinaire, de si merveilleux, un flambeau qui s'éteint! —J'ai trouvé un poignard dans une chambre!... Oui! mais j'ai des amis qui peuvent avoir perdu chez moi un poignard depuis long-temps, des domestiques à qui ce poignard pourrait, à la rigueur, appartenir, qu'ils l'aient trouvé ou volé. — Mais ce poignard s'appareille avec l'épéede l'infant... Oui! voilà ma douleur!... Et pourquoi encore? Ce poignard n'a rien en soi de si précieux qui oblige à croire qu'il soit celui de l'infant de Castille. Ou le même ouvrier qui a fabriqué son épée peut avoir fabriqué deux poignards semblables... ou lui-même enfin peut avoir donné son poignard à quelqu'un ! — Eh bien ! allons plus loin. Supposons que ce poignard soit celui de l'infant, que l'infant soit venu dans ma maison, qu'il ait perdu cette arme dans la chambre de ma femme, le soir, la nuit!... Eh bien! est-ce que Mencia est nécessairement coupable pour cela?... est-ce que l'infant ne peut pas s'être introduit seul chez moi, ou avoir séduit quelque servante?... — Oh! que je me félicite d'avoir trouvé à tout une excuse! Ainsi, finissons ces discours, puisque la conclusion en est sans cesse que ma femme est celle qu'elle est, et que moi je suis celui que je suis. Rien n'est capable d'altérer la pureté de son innocence; un nuage passe devant le soleil, le soleil n'est point souillé pour cela. — 0 mon honneur! j'ai beau me rassurer, vous êtes en péril ; chaque instant peut vous ê'-re funeste, à chaque instant vous risquez de périr. 11 faut donc que je veille sur vous, mon honneur! Et puisque dans les maladies graves les premiers accidens sont les plus dangereux, et qu'on y doit porter remède au plus tôt, voici ce que le médecin de son honneur dit et ordonne : — D'abord que l'on veillera sur la maison, de peur qu'une seconde fois la contagion n'y pénètre. — Ensuite, que l'on Gbserverala diète du silence, pour qu'il n'y ait point de paroles d'impatience prononcées. — Ensuite, que l'on emploiera auprès de t. 10
110 LE MEDECIN DE son HONNEUR.
cette femme !r< soins, les assiduités, les fl.illeries , les caresses et l'amour; car les reproches, les mépris, les injures, loin de guérir rette femme souffrante, augmenteraient son mal.— En conséquence, relie nuit j'irai secrètement à ma maison, j'y entrerai secrètement,
où en <>t la maladie; et je dissimulerai, s'il est - Me. ma peine, ma douleur, mon offense, mon délire et ma jalousie... Ma jalousie, ai-je dit !... Je suis Cou ! — Pourquoi un pareil mot est-il tombé de mes h i es .' 11 serait capable de me tuer, comme mi raconte de la couleuvre que souvent elle a péri de son propre venin! — De la jalousie! de la jalousie!... Non! non!... hélas! bêlas!... quand un mari infortuné a laissé naître dans sa poitrine (fi ulcère redoutable, — alors il n'y a plus qu'un seul remède pour celui qui veut être le médecin de son honneur. Partons!
Il sort.
SCÈPsE IV.
Uno prnmi'noilp.
Entrent DON ARIAS et DO.NA LÉONOR.
T>u\ ARIAS.
Ne pensez point, belle Léonor, que mon absence m'ait fait oublier la dette sacrée que j'ai contractée envers votre réputation. 1 oiii de là, '. olre débiteur se présente a vous, non pas pour s'acquitter, car il serait trop présomptueux à lui de penser qu'il puisse lire a une pareille obligation, mais pour ïous dire qu'il n'a de reconnaître qu'il est et qu'il sera toujours votre débiteur.
noS'A LioifOR.
-; moi, seigneur don Arias, qui Mii^ et qui serai toujoursvotre n'eu douteriez plus m nous réglions nus comptes. Il est vrai que vous m'avez enlevé un amant qui devait être mon époux; mai-;, qui sait? peul-ôtre que par l'événement vous avez amélioré mon sort; car il vaut mieux encore pour une femme vivre, comme ]■■ \'\-. sans renommée, que de vivre sous la loi d'un époux qui l'abhorre. Quoi qu'il en soit, je ne me plaindrai jamais <ie vous; je ue me plains que de moi et de mon étoile.
don ARIAS, en supplie, belle Léonor, ne m'excusez pas; c'est m'ôter toute espérance. Oui, permettez qu'ici je vous le déclare; je vous aime, et mon ambition ne prétend a rien moins qu'a réparer le tort que je vous ai eausé. Puisque j'ai été la cause de vos peines et que avez perdu un époux par ma faute, je dé>ire vivement que vous niiez a retrouver en moi un époux.
doSa ii.ovoii.
Seigneur don Arias, j'estime ainsi que je le dois une offre aussi flatteuse, et j'en conserverai le souvenir précieusement ; mais soufrez que je vous dise avec sincérité qu'il m'est impossible de l'agréer, quelque glorieuse qu'elle me soit. Car si c'est a cause de vous que
JOURNÉE II, SCÈNE IV. 1 il
j'ai été délaissée par don Gutierre, et qu'il me vît maintenant vous donner ma main, n'aurait-il pas, sur les apparences, quelque droit de penser qu'il m'a abandonnée avec justice? ne serait-il pas excusé par tout le monde? ne dirait-on pas qu'il a eu raison dans ses mépris? Non, seigneur, j'estime si fort le droit de me plaindre justement, que je ne veux pas que rien excuse celui dont je me plains ; je ne veux pas que l'on croie qu'il a bien agi, celui qui s'est ma! conduit à mon égard.
DON ARIAS
C'est une frivole et subtile réponse que cela, belle Léonor. Alors même que cette union viendrait à vous convaincre d'une ancienne liaison avec moi, elle la légitimerait en même temps. II est bien plus triste pour vous que l'homme qui a cru à votre offense n'en voie pas la réparation.
DOXA LÉONOR
Ces conseils, don Arias, ne sont pas d'un amant prudent et sage. Ce qui a été offense autrefois ne cesserait pas d'être une offense, et votre renommée, à vous aussi, souffrirait d'une telle conduite.