SCÈNE II
Une rue à l'entrée de Zalaméa.
Entrent MENDO, genlillàtre ridicule, et NUNO.
MENDO.
Comment va le grison ?
NUNO
Pauvre bête ! il ne peut plus se tenir.
MENDO.
As-tu dit à mon laquais de le promener un instant?
NUNO
Voilà une agréable ration!
MENDO.
11 n'y a rien qui délasse autant les animaux.
NUNO
Pour moi, j'aimerais mieux de l'avoine.
MENDO.
Et mes lévriers, as-tu dit qu'on ne les attachât point?
NUNO
Ils en seront fort contens, mais pas le boucher *.
MENBO.
Assez; et puisque trois heures viennent de sonner, donne-moi mes gants et un cure-dents.
NUNO
Croyez-vous tromper le monde avec ce cure-dents? ■
MENDO.
Si quelqu'un osait penser en lui-même que je n'ai pas mangé à mon dîner un faisan, je suis prêt à lui soutenir ici et partout ailleurs qu'il en a menti à part soi.
NUNO
Eh! ne vaudrait-il pas mieux me soutenir moi-même? car enfin je suis à votre service.
MENDO.
Quelles sottises!... A propos, n'est-il pas arrivé ce soir des soldats dans ce village?
NUNO
Oui, mon seigneur.
MENDO.
Pauvres roturiers ! n'est-ce pas pitié de leur voir toujours des hôtes nouveaux?
Parce que ces lévriers affamés iront voler chez lui
192 L'ALCADE DK ZALAMËA.
NUNO
Ce n'est pas moins pitié, au contraire, d'en voir d'autres qui n'en ont jamais.
5IENDO.
De qui parles-tu?
NUNO
Des gentilshommes de campagne. Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi on ne leur envoie personne à loger?
MEXDO.
Pourquoi?
NUNO
Parce qu'on craint que l'on y meure de faim.
mexdo.
Dieu fasse paix à l'âme de mon bon seigneur et père ! car enfin il m'a laissé une belle carte généalogique toute peinte d'or et d'azur, qui m'exempte moi et mon lignage de ces corvées.
NUNO
11 aurait mieux valu qu'il vous eût laissé un peu d'argent comptant.
ME.NDO.
Toutefois, quand j'y pense, et s'il faut dire la vérité, je ne lui ai pas grande obligation de ce qu'il m'a engendré noble; car je n'aurais jamais souffert qu'un autre qu'un gentilhomme m'eût engendré dans le ventre de ma mère.
NUNO
Il vous eût été difficile de le savoir.
MEXDO.
Point du tout; rien de plus facile.
NUNO
Comment cela, seigneur?
MENDO.
liait non ; tu n'entends rien à la philosophie, et par conséquent tu ne connais pas les principes.
NUNO
Il est vrai, mon seigneur, ni les principes, ni le reste, depuis que je mange chez vous '. Votre table est une table divine, sans commencement, ni milieu, ni fin.
KENDO.
le ne le parle point de cela. Sache que l'être qui naît est la substance de la nourriture qu'ont prise ses parens.
NUNO
Vos parens mangeaient donc? Vous n'avez pas hérité d'eux cette habitude.
1 Nuno joue sur le double sens du mot principios, qui signifie 1 principes, commenumtnt, 2 un plat, une entrée.
ME.VDO.
Ensuite ces alimens se convertissent en sa propre chair et en son propre sang... Si donc mon père n'eût mangé que des oignons, j'en aurais aussitôt senti l'odeur, et j'aurais dit : Un moment, s'il vous plaît ; je ne veux pas être le résultat de la digestion d'un pareil mets.
nuno .
Je conviens à présent que vous avez raison.