M NO
Je crains que Pedro Crespo ne vienne à me voir.
MENDO.
Qui s'aviserait de te toucher? .N'es-tu pas à mon service? Allons, fais ce que t'ordonne ton maître.
NUNO
J'obéis, quoique je ne m'asseye pas à table avec lui '.
MENDO.
Ces valets ont toujours quelque proverbe à la bouche !
NUNO
Bonne nouvelle! La voilà qui s'avance avec sa cousine Inès, derrière la jalousie.
MENDO.
Dis plutôt que le soleil couronné de diamans se montre aujourd'hui pour la seconde fois à l'horizon.
ISABELLE et INÈS paraissent à la fenêtre.
nés.
Viens, ma cousine, viens sans crainte à la fenêtre ; tu verras l'entrée des soldats.
ISABELLE
Ne me parle pas, je te prie, de me mettre à la fenêtre alors que cet homme est dans la rue; car tu sais, Inès, combien il me déplaît de le voir la.
INÈS
C'est de sa part une singulière manie, que de te faire la cour avec tant d'empressement.
Ce sont la toutes mes bonnes fortunes.
INI
Tu as tort, selon moi, de t'en affliger.
ISABELLE
Que veux-tu que je fasse?
11 vaudrait mieux t'en amuser.
ISABELLE
Tu veux que je m'amuse de mes ennuis I
MENDO.
Jusqu'il ce moment j'aurais juré, foi de gentilhomme, — et ce serment est sacré, — que le jour ne s'était point levé encore. Qu'y
1 Allusion maligne au prov : « Haz lo que manda tu amo. y sientatt con
tl à > s ce ijuc l'ordoDoc ion mallre, el l
a-t-il d'étonnant à cela? Le jour est annoncé par l'aurore, et je Yois deux aurores briller à la fois.
ISABELLE
Je vous l'ai déjà dit bien souvent, seigneur Mendo, vous dépensez en vain votre galanterie, et vous n'en serez pas plus avancé quand vous viendrez tous les jours soupirer follement dans ma rue et près de ma maison.
MEXDO.
Si les jolies femmes savaient combien les embellit la colère, le mépris, le dédain et l'injure, elles ne voudraient jamais d'autre ornement. Sur ma vie, vous êtes adorable; dites, dites-moi tout ce que peut vous inspirer la fureur.
Puisque vous n'êtes pas plus touché de mes paroles, don Mendo,
je vous témoignerai mon ennui d'une autre façon. — Viens, Inès,
rentrons , et donne-lui de la fenêtre sur le nez.
Elle se retire.
INÈS
Seigneur chevalier errant, qui ne cherchez les aventures qu'avec des femmes, parce que vous seriez embarrassé si vous aviez en face d'autres adversaires, —que l'amour vous assiste et vous console!
Elle se relue.
MENDO.
Charmante Inès, la beauté est toujours maîtresse d'agir comme il lui plaît. — iSuûo?
NL'NO.
Quand on est pauvre, on ne doit espérer que des mépris. Entre PEDRO CUESPO.
CRESPO
Eh quoi! -je ne puis jamais ni rentrer ni sortir sans voir ce méchant hobereau se promener gravement de long en large dans ma rue!
NUNO
Voilà Pedro Crespo qui arrive.
MENDO.
Allons de l'autre côté; car ce paysan est des plus matois Entre JUAN.
JUAN
Quoi donc! verrai-je toujours ce fantôme rôder près de notre porte, avec ses plumes et ses gants?
NUNO
lion ! voilà que son fils vient par ici.
MENDO.
Tiens-toi ferme et ne te trouble pas.
CUESl'O.
Ahi c'est mon fils!
19(> L'ALCADE DE ZALAMÊA.
JUAN
Je vois mon père qui s'avance.
KENDO.
Dissimulons avec adresse. {Haut.) Pedro Crespo,Dieu vous garde!
CHESPO.
Dieu vous garde pareillement! [Don Mendo et Nuno s'en vont.) I.e gentillàtre s'obstine; un de ces jours je l'arrangerai de manière qu'il s'en souvienne.
juan, à part.
A la fin, je me fâcherai... {Haut.) D'où venez-vous ainsi, mon pore ?
CRESPO
Je reviens de l'aire. A la nuit tombante, je suis allé voir la moisson. Les gerbes sont superbes, magnifiques; c'est au point que, de loin, on dirait des montagnes d'or, et cet or est du plus fin, car toutes les puissances du ciel en ont vérifié le titre. Le vent est propice : tandis que son souffle léger chasse la paille d'un côté, le grain reste de l'autre; et ainsi chaque chose prend naturellement sa place selon sa valeur et son poids. Oh! plaise à Dieu que j'aie pu l'enserrer tout dans mes greniers, avant qu'un malencontreux orage me le gâte et me l'emporte! — Et toi, mon garçon, qu'as-tu fait?
JUAN
Je ne sais trop comment vous dire cela ; je crains de vous fâcher. J'ai joué dans ma soirée deux parties de paume, et je les ai perdues toutes deux.
CRESPO
Il n'y a pas de mal, si tu as payé.
JUAN
Je n'ai pas payé par la raison que je n'avais pas assez d'argent sur moi. Aussi, monseigneur, je venais vous prier...
CRESPO
Avant d'achever, écoute-moi. Il y a deux choses que tu dois toujours éviter soigneusement : la première, de promettre ce que tu es incertain de pouvoir tenir; et l'autre, de jouer plus d'argent que tu n'en as par-devers toi; car, si par un accident quelconque, tu venais à ne pouvoir remplir ton engagement, ta réputation en souffrirait.
JUAX.
Mon père, le conseil est digne de vous, et je l'estime pour ce qu'il vaut; mais, en retour, permettez que je vous en donne un autre : «N'offrez jamais de conseils a celui qui ne vous demande que de .'argent! »
orespo.
Bien, mon garçotf ! tu as bien répliqué.
Entre LE SERGENT.
LE SERGENT
N'est-ce pas ici que demeure Pedro Crespo ?
Qu'y a-t-il pour votre service?
LE SERGENT
Je porte chez lui les effets de don Àlyar de Atayde. C'est le capitaine de la compagnie qui est arrivée ce soir, et qui prend ses logemens à Zalaméa.
CRESPO
N'ajoutez pas un mot, cela suffit ; car dès qu'il s'agit de servir le roi ou les chefs de ses troupes, j'offre de grand cœur et ma maison et tout mon bien. En attendant qu'on lui prépare un appartement, posez-la ses effets , et veuillez lui dire qu'il vienne quand il lui plaira, que tout ici est à son service.
LE SERGENT
11 va venir à l'instant même.
Il sort.
JUAN
Comment, mon père, riche comme vous l'êtes, pouvez-vous vous soumettre à loger ainsi chez vous des gens de guerre?
CRESPO
Et comment veux-tu que je m'en exempte?
JUAN
Il n'y aurait qu'à acheter des lettres de noblesse.
CRESPO
Dis-moi, sur ta vie, est-ce qu'il y a ici quelqu'un qui ignore que, si je suis de race honnête, je n'en suis pas moins un simple roturier?... Non certes... Que me servirait-il donc d'acheter du roi des lettres de noblesse, si je ne puis acheter en même temps de nobles ancêtres? Dira-t-on alors que je vaux mieux qu'à cette heure? Non, ce serait une sottise. Eh bien! que dira-t-on? Que je suis devenu noble pour cinq ou six mille réaux; et cela, c'est de l'argent, ce n'est pas de l'honneur, car l'honneur ne s'achète pas... Veux-tu un exemple à ce propos? en voici un, il est un peu trivial, mais n'importe ! Un homme est chauve depuis des années; à la fin, il prend perruque... Crois-tu que dans l'opinion de tous ceux qui le connaissent il ait cessé d'être chauve? Nullement. Aussi que dit-on quand il passe ? « Un tel a une perruque fort bien faite.» Que gagnet-il donc à ce qu'on ne voie pas sa tête dépouillée de cheveux, si tout le monde sait qu'il est chauve?
JUAN
Ce qu'il y gagne, mon père? — 11 y gagne qu'il se délivre d'une incommodité, qu'il remédie à un mal autant que possible; qu'il se garantit du soleil, du froid, du vent.
198 L'ALCADE DE ZALAMÉA.
CRESPO
Non pas! je ne veux pas d'honneur postiche, et ma maison restera ce qu'elle est. Vilains étaient mes aïeux et mon père, vilains seront mes enfans. — Appelle ta sœur.
Jl'AN.
La voici !
Entrent ISABELLE et INÈS CHESPO.
Ha tille, le roi, notre seigneur de ciel le conserve de longues anrend à Lisbonne, où il va se faire couronner comme roi légitime de Portugal, et, à cel effet, les troupes se dirigent sur cette ville avec tout l'appareil militaire. 11 n'est pas jusqu'au vieux terce de Flandre qui ne soit a cette occasion revenu en Castillc. Il a pour chef un certain don Lope qui, dit-on, est le .Mars espagnol. Or, DOUS allons avoir des aujourd'hui des soldats dans la maison... il importe qu'ils ne le voient pas; et ainsi, ma fille, retire-toi là-haut, sans retard, dans l'appartement que j'occupais.
ISABELLE
Je venais, mon père, vous en demander la permission. Je n'ignore pas qu'en me tenant ici, je serais exposée a entendre mille propos déplacés. Ma cousine et moi, nous resterons ensemble là-haut sans que personne nous voie, pas même le soleil.
CKESPO.
Dieu vous garde! — Pour toi, Juanito1, tiens-toi ici. Tu rece- :os hôtes de ton mieux, tandis que je vais par la maison chercher de quoi les régaler.
Crcspo sort.
ISABELLE
Allons-nous-en, Inès!