SABE1.1 K
(j'.À vous poursuit? qui vous cherche?
Entrent LE CAPITAINE cl LE SERGENT.
C'est moi qui veux tuer ce drôle ; et, vive Dieu ! si j'en croyais...
ISABELLE
Modérez-vous, s'il vous plaît, seigneur, ne fût-ce que parce qu'il s'est réfugié auprès de moi. Les hommes tels que vous doivent leur protection aux femmes, non pour ce qu'elles sont individuellement, mais parce qu'elles sont femmes. C'en est assez pour vous, étant qui vous êtes.
LE CAPITAINE
Un autre asile, quel qu'il fût, n'aurait pu le sauver de ma fureur; votre rare beauté a seule ce pouvoir; c'est à votre seule beauté que j'accorde sa vie. Mais considérez, madame, qu'il n'est pas bien à vous, dans cette circonstance, de donner la mort à un homme qui pour vous vient d'accorder la \ ie à un autre.
ISABELLE
Seigneur cavalier, si votre courtoisie nous a imposé des obligations éternelles, vous en témoignez bientôt le regret. Je vous ai supplié d'épargner ce soldat; mais veuillez laisser à ma reconnaissance le soin d'acquitter la dette que j'ai contractée envers vous.
LE CAPITAINE
Madame, en vous vyantj'ai admiré votre beauté; je vous écoute, et votre esprit me charme. Jamais, jusqu'à ce jour, on n'a vu réunis à ce point la beauté et l'esprit.
Entrent PEDRO CRESPO et JUAN, l'épée à la main, L'ÉTINCELLE
les suit.
CRESPO
Qu'est-ce donc, seigneur cavalier? je craignais, je m'imaginais vous trouver prêt à tuer un homme, et tout au contraire... Isabelle, à part.
Que le ciel me protège!
crespo, continuant.
Je vous trouve disant des douceurs à une femme. 11 faut que vous soyez certes d'un sang bien noble, pour que votre colère puisse s'apaiser si promptement!
le capitaine.
Celui à qui sa naissance impose des devoirs, est tenu d'y soumettre sa conduite; et le respect que je dois à cette dame a fait taire ma fureur.
CRESPO
Isabelle est ma fille ; et, seigneur, elle est une paysanne et non pas une dame.
204 L'ALCADE D\! Z AI. A Ml- A.
juan, à part.
Vive le ciel ! tout ceci n'a été" qu'une ruse pour pénétrer dans cet appartement. J'enrage au fond de l'âme que l'on puisse penser que je donne là-dedans; il n'en sera pas ainsi! [Uaut.) Seigneur capitaine, vous auriez dû mieux apprécier le désir qu'a mon père de vous être agréable, et lui épargner une insulte.
CREsro, à Juan.
De quel droit vous mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas, drôle? et que parlez-vous d'insulte? Si le soldat lui a manqué, n'était-il pas tout simple qu'il courût à sa poursuite?... Ma fille, votre sœur, est fort sensible à la générosité avec laquelle il a traité ce malheureux; et moi, je le suis également des égards qu'il a eus pour ma fille.
le capitaine, â Juan.
Il est clair que je n'ai pas eu d'autre motif, et je vous engage à mieux peser vos paroles.
JUAN
J'ai bien vu ce qui en est.
CREsro.
Xe parlez pas ainsi.
Qu'il rende grâces à votre préeence si je ne le châtie pas comme il mérite.
CRESPO
Un moment, seigneur capitaine! Moi, j'ai le droit de châtier mon fils si je le veux, et vous, vous ne l'avez pas !
JUAN
El moi, je puis tout souffrir de mon père, mais d'un autre je ne souffre rien.
LE CAPITAINE
Que feriez-vous donc?
JUAN
Je défendrais mon honneur, dnssé-jc y périr.
LE CAPITAINE
Eh quoi! un vilain a donc de l'honneur?
JUAN
Tout comme vous! car s'il n'y avait pas de laboureurs, il n'y aa- Tait pas de capitaines.
LE CAPITAINE
Vive Dieu! j'en ai trop entendu.
Tons troii tirent l'épee.
CRESPO
Voyez! je me mets entre vous.
REBOLLEDO.
Vive ie Christ! Vois-tu, l'Étincelle, il va y avoir du grabuge.
l'étincelle, appelant.
Holà! la garde! la garde!
rebolledo, annonçant.
Nosseigneurs, attention ! voici don Lope !
Enlre DON LOPE, richement vêla.
DON I.OPE
Qu'est-ce donc? la première chose que je vois en arrivant ici, c'est une querelle.
le capitaine, à part.
Don Eopc de Figueroa est arrivé bien mal à propos !
ciiespo, à part.
C'est que, par Dieu! mon jeune drôle aurait tenu tête à tout le monde.
don lope.
Qu'est-ce? que s'est-il passe? parlez, autrement, vive Dieu! hommes, femmes, domestiques, je jette tout par la fenêtre. C'est bien assez peur moi d'être monté jusqu'ici, avec l'enragée douleur que j'ai à cette jambe... que je donne a tous les diables, ainsi soit— il ! Et j'entends au moins que vous me disiez ce qui en est.
CRESPO
Ce n'est rien, seigneur.
DON LOPE
Tariez, dites la vérité.
LE CAPITAINE
Eh bien! vous saurez, seigneur, que comme je suis logé ici, un soldat...
DOX LOPE.
Achevez.
Un soldat, dis-je, m'ayant manqué de respect, m'a forcé à tirer l'cpée ; il a fui, et s'est sauvé dans cet appartement; j'y suis entré a sa suite ; j'y ai trouvé ces deux paysannes ; et leur père ou leur frère, je ne sais trop ce qu'ils sont, se fâchent de ce que je suis entré jusqu'ici.
don LorE.
Eh bien ! je suis arrivé fort à propos, et je donnerai satisfaction à tout le monde. Dites-moi, qui est le soldat qui a mis son capitaine dans l'obligation de tirer l'épée?
rebolledo, à part.
Est-ce que je vais payer pour tous?
ISABELLE
Voilà l'homm; qui est entré ici en fuyant.
DON LOPE
Qu'on lui donne deux tours d'estrapade*.
'Jji's le supplice de ïestravadt on élevait 1-e criminel au liaul d'une longue pièce de
206 L'ALIIADK DK /.Al AME A.
REBOLLEDO.
L'estrao!.. Qu'est-ce donc qu'on va me donner, seigneur1?
DON LOPE
L'estrapade.
REBOLLEDO.
Je ne suis pas homme à être traité ainsi.
Oh', comme ils ^ont me L'arranger de ce coup! le CAPITAINE, bas, à Rebolledo.
Pour Dieu! Rebolledo, tais-toi ; je m'engage à te tirer de là.
rebolledo, bas, au capitaine.
Je n'ai guère envie de me taire; car si je me tais, on me liera les mains derrière le dos comme a un soldat qui s'est mal conduit. [Haut. Le capitaine m'a ordonné de feindre une querelle avec lui, alin d'avoir un prétexte pour entrer ici.
CRESPO
Vous voyez maintenant, seigneur, que nous n'avions pas tort.
nox LorE.
Si fait, vous avez eu tort, et vous avez exposé votre village à être mis sens dessus dessous. — Holà, tambour, à l'ordre! que tous les soldats rentrent au corps de garde, et que personne ne sorte de la journée sous peine de mort!... Et pour que vous ne restiez plus tous les deux sur les difficultés qui se sont élevées entre vous et que vous soyez également satisfaits, {an capitaine) cherchez un autre logement : à compter de ce jour je m'installe dans cette maison jusqu'à ce que nous partions pour Guadalupe, où est le roi.
LE CAPITAINE
Je ne sais qu'obéir à vos ordres.
Le capitaine, Reimlleilo, le sortent et l'Iîlincdlc sorl<-nt.
crespo, à Isabelle.
Rentrez, ma fille. [Elle s'en va. A don Lope.) Je vous rends mille grâces, seigneur, pour la bonté que vous avez eue d'arrêter cette af- . car je me serais perdu.
DON LOPE
Comment donc vous seriez-fous perdu, dites-moi?
CRESPO
En tuant un homme qui aurait cherché à m'oflenscr le moins du monde.
Savcz-vous, vive Dieu l qu'il est capitaine?
bois, \a mains lice» derrière le do« avec un<- corde qui soutenait tout le poids du corps, et ou ntber avec nidcaT jasqu'à deux o« trois pieds de terre.
1 Ira... q ue han de dorme, tthor '.' Lsna;a>!e m «lit <n espagnol trato de euerda. I I . chni le texte, ne prononce que b première s\llabe du mot trato.
CKESPO.
Oui, vive Dieu! mais, quand il aurait été général, s'il eût offensé mon honneur, je l'aurais tué.
DON LOPE
Si quelqu'un s'avisait de toucher le poil seulement du dernier de mes soldats, vive le ciel! je le ferais pendre.
GKESP0.
Et moi de même, si quelqu'un s'avisait seulement d'essayer de porter atteinte à mon honneur, vive le ciel! je le ferais pendre également.
DON LOPE
Savez-vous qu'étant ce que vous êtes, il y a pour vous obligation de supporter ces charges ?
CRESPO
Oui, avec mon argent; mais avec mon honneur, non. Au roi, je suis prêt à donner mon bien et ma vie; mais l'honneur est le patrimoine de l'âme, et l'âme on ne la doit qu'à Dieu !
no.v LOPE.
Vive le Christ! vous pourriez avoir raison.
CHESPO.
C'est que, vive le Christ! je n'ai jamais tort.
D0.\ LOPE
Je suis fatigué, et nette jambe, que le diable m'a donnée, a besoin de repos.
CRESPO
Qui vous dit le contraire? A moi le diable m'a donné un lit, et il sera pour vous.
DON LOPE
Et le diable l'a-t-il fait, votre lit?
CREfPO.
Sans doute.
DON LOTE.
Eh bien! je m'en vais le défaire, car, vive Dieu! je suis fatigué.
CRESPO
Eh bien, vive Dieu! reposez-vous.
don LOPE, à part.
Le vilain est têtu, et il jure autant que moi.
v crespo , à part.
Le don Lope m'a l'air mauvais coucheur, et nous aurons peine à nous entendre.
208 L'ALCADE DE ZALAMÉA.
JOURNÉE DEUXIEME