I08 LE PREMIER PAS
c'est impossible... il s'arrêtera... il a un fils... Je suis stupide de m'inquiéter... c'est un* homme du monde, voilà tout... J'ai donc aussi le droit d'être une femme du monde... Il aura des passions... J'aurai des caprices... Pourvu que ma conscience ne me reproche rien... On pourra dire de moi ce qu'on voudra... cela m'est bien égal!... Ah! monsieur Paul... vous m'abandonnez... vous faites la cour à la dame de pique et à la dame de carreau... et vous croyez que je resterai comme une musulmane dans un harem, à compter la lune et les cioilcs en pensant à vous... Vous parlez de progrès humanitaire... Eh bien, moi aussi... j'en veux du progrès humanitaire... Je vais faire éclairer mon salon... je recevrai M. de Fortigny... nous parlerons politique, mode... dévouement et amour!... De quoi peuvent parler une jeune femme et un homme jeune?.. , et cette fois j'écouterai... Je ne dirai pas oui... mais je ne dirai pas non. . . D'ailleurs, nous resterons dans les généralités. . . Fortigny me racontera sa vie. . . Je me plaindrai de mon mari. . . cela doit être si bon de se plaindre de son mari, quand on est furieuse... (Elle sonne.) Joseph. . . 11 ne doit pas être encore de retour!.. , nonl Le voilà!... quelle figure bouleversée!... qu'avez-vous donc, Joseph?... Une lettre! encore... Paul a de nouveau perdu, j'en étais sûre... cela ne pouvait pas manquer, Joseph, sortez!... ne me regardez pas... {Elle lit.)
a Je ne sais pas comment reparaître devant toi... J*ai • eu un vertige... un accès de folie... Nous étions au f lansquenet... on joue toujours quitte ou double... je « perdais 600,000 francs... j'ai voulu tout regagner d'un c coup... j'ai perdu !... j'ai encore tenu le coup suivant... « Tout tournait autour de moi... j'ai crié : Quitte oudou»
LE PREMIER PAS. lOQ
a ble... j'ai perda!... Nous sommes ruinés... ce que t nous avons est à peine suffisant pour payer les a 2,400,000 francs que je viens de perdre... J'ai été en- « traîné graduellement dans un gouffre, parce que je n'ai « pas su me maîtriser dans le commencement... Réponds- « moi... que dois-je faire? »
Comment, ce qu'il doit faire ! Il doit payer. On peut perdre sa fortune... mais son honneur, jamais !... C'est étrange... j'étais si troublée tout à l'heure... me voilà calme maintenant... Paul ne jouera plus... il n'a plus rien à perdre... C'est encore du bonheur!... Mais il peut gagner sa vie !... il a bien fait de travailler... il sera avocat... président... membre du Corps législatif... Mon fils sera ingénieur des chemins de fer... Moi seule, je ne suis bonne à rien... je ne me suis occupée que de désœuvrement... j'avais jadis du talent pour le piano... j'ai tout oublié... c'est désolant... Mais je n'abandonnerai pas mon mari maintenant, ce serait de la lâcheté!... Je vais lui écrire... « Paul! je t'aime!... je n'ai rien à te para donner... Tu as raison... le premier pas dans le mal est « toujours décisif... Tu as eu tort le jour où tu t'es laissé ft entraîner à une table de jeu... Le reste n'a été que la c conséquence naturelle de cet instant d'étourderle... M Je sais par moi-même... » Comment vais-je lui dire cela?... a Je sais par moi-même que dès qu'on dévie « du droit chemin , on est saisi par un courant qui a vous entraîne!... » Non!... c'est impossible, je ne puis pas lui écrire des choses semblables... Il se figurera Dieu sait quoi!... il faut pourtant qu'il lise dans mon cœur... et que son pardon efface la tache... (Joseph rentre avec une carte de visite.)
Ah I vous voilà mon pauvre Joseph I... C'est la carte de