‹ Théâtre de campagneChapitre 48 sur 97 · L'ARCHEVÊQUE DE BÉZIERS · texte numérisé non relu

L'ARCHEVÊQUE DE BÉZIERS

Voici l'aventure qui est arrivée à mon grand-onjlc, Tarchevêque de Béziers,

Je tiens ce récit de ma cousine, qui le tenait de sa mère, qui le tenait de sa grand'mère, qui le tenait ellemême de sa sœur, qui le tenait de sa grand'tante ; cellelà c'e'tait la sœur de mon grand-oncle, l'archevêque de Béziers. On voit que jamais document ne présenta de plus sérieuses garanties.

C'était à répoque où les pauvres diables qui avaient commis quelque indélicatesse étaient pendus haut et court.

Le docteur Guillotin n'avait pas encore inventé sa petite machine, mais ce bienfaiteur de l'humanité avait déjà des précurseurs. Beaucoup d'intelligences d'élite cherchaient assidûment à résoudre ce problème : « Pendre avec célérité et discrétion. » Ces pionniers de Tidée voulaient rendre la pendaison plus douce, plus aimable, plus émolliente, presque appétissante.

Comme toujours, ces inventeurs voyaient les obstacles s'accumuler devant eux. On les traitait de rêveurs, de songe-creux et même de... crétins. Les bourreaux

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surtout se montraient récalcitrants : — « Pas d'innovations ! pas d'innovations ! — Il ne faut pas gâter F métier ! » disaient-ils.

Mon grand-oncle l'archevêque de Béziers avait l'honneur d'être au nombre de ces rêveurs, de ces songecreux, et, dois- je le dire?... de cescre'tins.

Son système ne supprimait pas la pendaison, mais à la corde de chanvre grossière et rugueuse il substituait un petit lien métallique d'une résistance considérable et d'une telle finesse qu'à quelques pas il devenait presque invisible.

Vous voyez d'ici l'effet : le pendu n'amt pas l'air d'être pendu ; il semblait planer dans l'espace à deux ou trois mètres du sol ; si l'arbre auquel on l'accrochait était un arbre fruitier, le pendu passait pour un gourmand qui aurait sauté après les fruits et qui serait resté en l'air. En un mot, c'était charmant.

Mon grand-onck l'archevêque de Bériers, tout fier de son invention, avait soumis son lien métallique aux membres de la Faculté de médecine de Béziers, au président de la Cour, au procureur, au juge d'instruction, au directeur de la prison, et chacun de ces honorables personnages lui avait répondu en hochant la tête :

— Tout ça, c'est très gentil, mais il faudrait voir le bourreau !

Mon grand-oncle se décida à foire cette visite .

Son petit lien métallique enveloppé dans ua petit morceau de*papier, il se rendit chez monsieur de Béziers qu'il aborda par ces paroles de circonstance :

— Il n'y a pas de sot métier.

Monsieur de Béziers ne parut pas touché de Cette Allusion délicate, mais comme il avait le respect des auto-

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rites, il attendit pour savoir où mon grand-oncle voulait en venir.

— -Vous pendez, lui dit mon oncle, et je dois l'avouer, vous pendez très convenablement, J'ai assisté à quelques-unes de vos petites opérations, et j'en ai été fort satisfait.

Evidemment, mon grand-oncle voulait flatter monsieur de Be'ziers.

Celui-ci se rengorgea.

— Mais, ajouta mon oncle, votre instrument est, hélas ! bien défectueux.

— Quel instrument ?

— La corde, vous savez bien !

— Ma corde est défectueuse ?

— Assurément. N'arrive-t-il pas que le nœud coulant ne coule pas ou qu'il se défasse. N'arrive-t-il pas que la corde casse? Enfin, il faut le dire, elle se voit.

Monsieur de Béziers restait ébahi. Ce bourreau obtus ne comprenait pas.

Alors mon grand-oncle déplia son petit morceau de papier; il en tira son fil métallique et, avec l'éloquence d'un inventeur convaincu, il en montra tous les avantages, et je pourrais dire, toutes les beautés.

Quand il eut fini, il interrogea des yeux son interlocuteur.

Celui-ci hocha la tête comme avaient fait les membres de la Faculté, le président de la Cour, le procureur, le juge d'instruction et le directeur de la prison, puis, regardant mon oncle, il dit :

— Et nos petits profits, monsieur l'archevêque ?

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire qu'une petite pendaison ne m'est payée

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que vingt écus d'argent, mais ce que je vends de corde ensuite, c'est incalculable! Ma femme et moi nous passons au moins huit jours à en fabriquer.

— De la corde de pendu ?

— Oui, monsieur l'archevêque. Aussi, comme je ne pourrais pas fabriquer de votre lien en métal, je préfère garder ma corde. D'ailleurs, je ne sais pas où vous la trouvez si défectueuse ; aucun de mes clients n'est jamais revenu s'en plaindre.

Mon grand-oncle insista vainement. Il n'y avait rien à faire avec ce bourreau mercantile .

Mais mon oncle n'était pas homme à perdre sitôt courage. Il alla, du même pas, chez le directeur de la prison et obtint que le premier condamné à être pendu lui serait confié. Celui-là fut un homme d'une trentaine d'années qui avait commis 2,114 vols avec effraction. C'était une habitude chez lui. Comme on ne pouvait l'en guérir, on pensa qu'il n'y avait qu'à le pendre. Notre homme était intelligent, car on suppose bien que pour commettre 2,1 14 vols avec effraction, il faut avoir l'esprit inventif. Je suis sûre que vous n'en feriez pas autant.

Quand mon grand-oncle, l'archevêque de Béziers, lui eut expliqué son idée, le condamné sourit tranquillement. Ça lui plaisait, à cet homme, de ne pas être pendu comme tout le monde.

Mon oncle, enchanté, alla aussitôt chercher son fil métallique, et, après en avoir vanté les qualités, il ajouta :

— Et comme ça ne se voit pas, ça ne pourra pas compromettre votre famille ^

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Le condamné n'avait pas besoin d'être persuade. Déjà il tendait le cou.

— Oh ! pas ici ! dit doucement mon oncle. Je ne me charge que de la théorie. Nous allons chercher un bourreau pour la pratique.

Et, comme il était inutile d'insister de nouveau auprès de celui de Béziers^ on se dirigea vers Carcassonne. Monsieur de Carcassonne refusa comme son confrère de Béziers.

— Si nous allions à Castelnaudary ? dit mon grandoncle.

— Oui, répondit le condamné, là, on sera peut-être plus accommodant.

Mais à Castelnaudary, nouveau refus.

— Revenons à Montpellier, c'est une grande ville.

— Oui, ajouta le condamné, on ne doit pas y avoir de préjugés.

Montpellier refusa nettement le fil métallique de mon grand-oncle.

Ils allèrent jusqu'à Nîmes et à Avignon. Ils retournèrent sur Toulouse, Montauban, Cahors, Aurillac. Partout des refus. C'était comme un fait exprès.

Ainsi que tous les inventeurs, mon grand-oncle, l'archevêque de Béziers, s'obstinait dans son idée. Il n'en était pas de même de son condamné. Celui-ci commençait à se décourager.

— C'est fatigant 1 disait-il, et il ajoutait avec conviction : — Que d2 mal on a pour se faire pendre 1

— Poussons jusqu'à Saint-Flour 1 dit mon oncle. Saint-Flour, lui-même, refusa.

Le condamné était à bout de forces. Cependant il dit à mon oncle, pour lui être agréable :

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— Pendant que nous y sommes, allons à Paris.

— Jamais î s'écria mon oncle, faire un pas de plus vers le nord! Vous n'auriez qu'à attraper une fluxion de poitrine!...

Très désolé, le condamné se frappa le front, et si mon grand-oncle n'avait pas été aveuglé par l'ambition, il aurait vu que son condamné venait de prendre un parti décisif.

Le lendemain matin, dans l'auberge où ils étaient descendus, mon oncle heurta à la porte de la chambre de son compagnon.

Pas de réponse.

— Se serait-il enfui Ppensi mon oncle.

Il poussa la porte. Le lit était vide. Le condamné ne s'était pas couché.

Mon grand-oncle était déjà fort inquiet, quand, levant les yeux, il aperçut son homme, la tête au plafond, les pieds dans l'espace.

Ne pouvant plus y tenir, le condamné «'était pendu lui-même.

Dois-je convenir qu'à cotte vue mon grand-oncle ne put retenir un geste de satisfaction ?

— Enfin, l'expérience est faite 1 s'écria-t-il, car il pensait bien que son condamné ^'était pendu avec le iil métallique dont il avait la libre disposition.

Mais tout à coup mon grand-oncie, l'archevêque de fiéziers, perdit contenance.

Le condamné s'était pendu avec sa cravaie. Il avait probablement trouvé cela encore plas ingénieux.

Alors, mon oncle s'approcha et, levant vers le pendu des regards remplis de reproches^ ii eut ce mot cruel : € Ingrat ! »

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Mon oncle revint à Béziers de'sillusionné, de'sabusc. En entrant chez lui, il jeta dans un coin le fil de'sormais inutile.

Dans la journée, la servante, ayant besoin de lier une motte de beurre, trouva ce fil et s'en servit. Mais, à peine soulevait-elle son paquet, que la motte se sépara en quatre morceaux.

Mon grand-oncle, l'archevêque de Béziers, avait, sans s'en douter, inventé le fil à couper le beurre !

Voilà le récit que je tiens de ma cousine, qui le tenait de sa mère, qui le tenait de sa grand'mère, qui le tenait elle-même de sa sœur, qui le tenait de sa grand'tante; celle-là c'était la sœur de mon grand-oncle, l'archevêque de Béziers.

Fin.

Comédie en un acte

Par mm. Emile M EN DEL et CORDIER

PERSONNAGES

Le docteur DORTHEZ, 5o ans.

Frédéric DORTHEZ, son neveu, 26 ans.

Madame DE BELLAMARE, veuve encore bien, 40 ans.

CYPRIENNE, sa fille, 18 ans.

Maman MIETTE, gouvernante de la maison Dorthez.

La scène se passe de nos jours à Pau, dans la maison de santé du docteur Dortheijf.

Le théâtre représente un salon. — Portes au fond et latérale. Fenêtre. — Fauteuils et canapés. — Table avec fleurs. Cheminée. — Ameublement riche.

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