‹ Théâtre de campagneChapitre 5 sur 97 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

BERTHE, d'albinos.

D'ALBINOS, saluant. Il a un parapluie.

Madame.

BERTHE, saloant.

Monsieur.

D'ALBINOS

Laisséz-moi vous remercier d'abord du sans-façon charmant dont vous avez bien voulu user avec moi.

BERTHE

Croyez bien, monsieur, que je suis au regret. C'est la faute de la sou... (5e reprenant.) du serrurier qui se fait bien attendre ; mais je vous sais si occupé et vous venez... de si loin pour... affaires si graves, que j'ai préféré vous offrir... (Elle montre la fenêtre,)

L'échelle de salut. Hé l je vous le répète, je suis loin de m'en plaindre. [Il s'éponge le front.)

BERTHE. s'asseyant.

Cependant vous paraissez essoufHé ; cette ascension a dû vous fatiguer. Prenez donc ce fauteuil.

D'ALBINOS

Je l'avoue) madame, je l'avoue, mais à vaincre sans péril on triomphe sans gloire. (// s'assied,)

BERTriE

Nous y voilà... Ainsi donc vous m'apportez, monsieur, des nouvelles de ma bonne vieille tante la- baronne... quelle charmante femme, quel esprit 1...

D'ALBINOS

Telle tante, telle nièce, madame. Le lien du sang.

BERTHE

D'alliance tout au plus ; nous ne sommes parents que du côté de mon mari.

D'ALBINOS

Ah 1 oui, au fait, je me souviens, cet excellent Sivrac me parlait de...

BERTHE Vous avez connu mon mari ?

Ah 1 le pauvre ! (Berthe fait un mouvement,) Ce n'est pas qu'il fût pauvre, non, mais c'est l'usage qui le veut! Je le connus tout jeune au collège d'Avignon, nous nous retrouvâmes ensuite à Aix où nous fîmes notre droit ensemble, mais, depuis lors, absorbe' par les nombreuses occupations de mon ministère, je ne le rencontrai qu'à de rares intervalles. — Ah l madame 1 vous ne pouvez vous rendre compte des tracas d'une charge d'avocat au barreau de Carp entras.

BERTHE Vraiment

D'ALBINOS

C'est incroyable, c'est incroyable, surtout quand on a, comme moi, réussi dans sa spécialité.

BERTHE

Et quelle est, monsieur, votre spécialité?

D'ALBINOS

Les séparations de corps. Depuis mon arrivée à Carpentras, j'en ai plaidé cinquante-quatre.

BERTHE

Cinquante-quatre. Et vous en avez gagné ?

D'ALBINOS

Cinquante-cinq. Dans l'un des cas, il y avait un bigame ! Ah ! madame, ce fut une bien curieuse affaire; le ministère public plaidait l'article trois cent quarante et j'allais perdre la partie, quand, saisi d'une inspiration subite : Arrêtez, m'écriai-je, vous allez condamner un fou, oui un fou, car quel autre qu'un fou, possédant déjà légalement une femme, peut avoir l'insenséisme de s'en attacher une seconde? Voyons, messieurs les jurés, combien en est-il parmi vous qui, ayant eu le bonheur, le malheur, dis-je, de perdre leur femme légitime, consent jnt à en reprendre une autre ? Vous ne répondez pas ? Eh bien, messieurs, mon client en avait une parfaitement bien portante, et il a fait la folie d'en prendre une seconde. Allons 1 vous voyez donc bien que vous avez affaire à un insensé et que ma cause est gagnée par avance... Qu'en dites- vous, madame ? (// se lève^

BERTHE. se lève et passe.

Je dis, monsieur, que vous avez là une singulière façon de parler du mariage.

D* ALBINOS

Et qui plus que le marin, belle dame, reste attaché à son rivage ? Mais c'est à force de séparer les autres que j'ai compris le bonheur qu'il y avait à s'attacher soimême; vous le savez de reste : depuis trois mois, je soupire après vous, comme le cerf altéré après l'eau des fontaines, je vous aime d'un amour immense, féroce et sombre, comme on sait aimer à Carpentras, enfin.

BERTHE, riant.

Ah ! mon Dieu ! ah ! mon Dieu 1 il faut convenir que vous avez, vous autres méridionaux, une franchise véritable pour exprimer vos sentiments; et je trouve que...

D'ALBINOS

A Carpentras, madame, rien n'arrête; du premier coup on touche au but; on franchirait les flots d'écume du torrent impétueux, on traverserait une forêt embrasée pour rejoindre la femme qu'on aime, on la disputerait aux fauves les plus féroces !

BERTHE

Oui, oui. Oh! je suis persuadée que vous défendriez votre femme aussi bien que vous attaquez celle des autres. Mais pour moi, ma résolution est inébranlable : je ne me remarierai jamais. (Elle repasse,)

P'ALBINOS

Jamais?

BERTHE

Jamais...

D'ALBINOS

Alors, madame, c'est un congé bien en règle que vous me donnez là, et je n'ai plus qu'à partir...

BERTHE

Oh I non, monsieur, pas avant que vous ne m'ayez entretenu des intérêts graves qui motivent ce rendezvous.

D'ALBINOS

Mon Dieu, après votre affirmation de tout à l'heure je ne crois pas qu'il y ait d'arrangement possible sur la question qui nous divise et je vois bien que je n'ai qu'à regagner cette fenêtre. (7/ regarde la fenêtre.)

BERTHE, préoccupée.

Pardon, pardon, monsieur, n'entendez- vous pas gratter à cette porte ?

Le serrurier, sans doute. J'avoue que j'aimerais mieux la porte que la... (// montre la fenêtre,)

BERTHE

Je ne crois pas, on dirait... (A part.) Si c'était cette horrible bête ?

D'ALBINOS, se dirigeant vers la porte.

Permettez, du reste, que je m'assure...

BERTHE, se précipitant.

Inutile, monsieur, je vais sonner. (Elle sonne. A part.)

Oh l il ne faut pas qu^il me quitte ! Au besoin, il me protégerait. Mais asseyez-vous donc, cher monsieur !

D'ALBINOS, à part.

Qu*a-t-elle donc ? (Haut.) Vous paraissez troublée.

BERTHE

Moi ? Non, pas du tout.

D'ALBINOS

Une affaire imprévue, sans doute?... Que ne le disicz- )ous de suite, belle dame?... je pars.

BERTHE

Non, non, restez, monsieur, restez ! {A part.) Sa présence me rassure.

Mais je serais au désespoir de vous déranger, madame, et quoique ce chemin soit moins... (// se dirige vers la fenêtre.) Tiens ! on a enlevé Téchelle.

BERTHE, à part.

Bravo ! (Haut.) Vous le voyez, vous êtes mon prisonnier : résignez-vous. (Elle écoute à la porte.) J'entends toujours le même bruit, et mes domestiques qui ne viennent pas. (Elle sonne et casse le cordon.) Bien I il ne manquait plus que ça I

D'ALBINOS

Je vous assure, madame, que vous avez quelque chose : vous paraissez souffrante.

BERTHE, impatientée.

Mais, monsieur, je ne me suis jamais si bien portée.

UNE VOIX

Madame a sonné ?

BERTHE

J'en ai cassé le cordon. Vous êtes donc sourd?... Eh bien, est-ce fait ?

UNE VOIX

Oh ! oui, madame. Justine a vu la chatte bondir sous le canapé et s'enfuir avec sa proie sur la gouttière où, du reste, on l'aperçoit encore.

BERTHE, ouvrant brusquement la porte.

Et vous ne me le disiez pas de suite ?... Pardon monsieur, pardon. {Elle sort.)

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