SCÈNE ONZIÈME
MADAME DE BELLAMARE, CYPRIENNE, DORTHEZ.
MADAME DE BELLAMARE
Que vois-je? Ma fille pâle et tout émue... le docteur auprès d'elle... des fioles... que s'est-il donc passé?
Rien de grave... au contraire... Une bonne nouvelle. Vous pouvez sauver votre fille.
MADAME DE BELLAMARE
Elle est donc en danger ?
DORTHEZ
Sans vous, elle est perdue. Vous pouvez tout faire, et vous seule.
MADAME DE BELLAMARE
Parlez! parlez! Ma vie, vous faut-il ma vie ? Prenezla!.. .
DORTHEZ, à part.
Si on la prenait au mot?... Il en sera toujours temps. {Haut en riant.) C'est une solution à laquelle j'avais déjà pensé, mais...
MADAME DE BELLAMARE
Voyons! parlez... mais parlez donc!
DORTHEZ
Cyprienne aime...
MADAME DE BELLAMARE
Sans avoir consulté votre mère, Cypriennel Et vous. Dorthez, vous le saviez»., avant moi! Ohl ces enfants... ces enfants !
Nous perdons du temps. Vous pourrez vous rattraper sur votre gendre.
MADAME DE BELLAMARE Gendre ou non, il ne l'emportera pas en paradis...
DORTHEZ, à part,
Frédéric n'est pas si fou. (Haut.) Pressons*nous. Votre fille se meurt... parce qu'elle n'est pas aimée...
MADAME DE BELLAMARE
Je voudrais bien voir qu'on l'aimât sans mon consentement!
DORTHEZ
Que de paroles!... Cyprienne n'est pas aimée... maintenant... mais elle peut l'être... dans un instant. Cela dépend uniquement de vous.
MADAME DE BELLAMARE
Nous jouons aux énigmes. Que voulez-vous?
DORTHEZ
Le parti est sortable. Le jeune homme est bien... de bonne famille... c'est...
CYPRIENNE Monsieur Frédéric, maman..*
MADAME DE BELLAMARE
Taisez-vous! je ne vous parle pas!... Monsieur Frédéric? Qu'est-ce que cela, môsieur Frédéric?
Monsieur Frédéric Dorthez...
MADAME DE BELLAMARE
Vous tairez-vous ! Frédéric. . . votre neveu. . . Dorthez ! . . . Cet enfant.*.
DORTHEZ
Il y a six ans que vous ne Tavez vu. C'est à présent un beau jeune homme...
CYPRIENNE
Oh ! oui, maman !
MADAME DE BELLAMARE
Pour la dernière fois je vous prie de vous taire... Parlez, Dorthez.
DORTHEZ, à part
Ahl mon pauvre Frédéric! (Haut,) Frédéric...
MADAME DE BELLAMARE
Où est-il ce monstre! que je lui arrache les yeux!.
DORTHEZ
Gardez cela pour après la noce... si toutefois elle se iait... Mon neveu est un fou...
MADAME DE BELLAMARE
Jolie recommandation...
DORTHEZ, hésitant
Qui...
MADAME DE BELLAMARE
Eh bien ?
DORTHEZ, hésitant.
Que. . .
MADAME DE BELLAMARE
En finirez-vous avec vos hésitations?
DORTHEZ
En deux mots... voicilefait. C'est délicat... Il à juré... par le plus effroyable des serments. . . de ne jamais épouser une fille qui... qui... qui aurait encore sa mère.
MADAME DE BELLAMARE
Il peut attendre, alors I
DORTHEZ
J'en étais sûr! Or... depuis cet accident qui a failli vous coûter la vie, Cyprienne aime son sauveur.
MADAME DE BELLAMARE
Je comprends de moins en moins. Comment! ce jeune téméraire qui s'est jeté à la tête de nos chevaux... c'était...
Frédéric I oui, maman, monsieur Frédéric !
MADAME DE BELLAMARE
OÙ est-il? où est-il? ce cher enfant...
ig'' LA BÊTE NOIRE.
DORTHEZ, vivement.
Ah ! c'est là précisément ce que je redoute. S'il vous voit... tout est perdu.
MADAME DE BELLAMARE
Je m'y perds. Vous voulez me faire mourir avec tous ces mystères 1
DORTHEZ
Mais, mère aveugle, comprenez donc la vérité !... Vous êtes mère, la mère... la belle-mère... malheureuse! et il n'aimera plus Cyprienne dès qu'il vous verra.
MADAME DE BELLAMARE
C'est par trop sot, cela !
DORTHEZ
Que voulez-vous que j'y fasse ? C'est ainsi ! Sans Frédéric, Cyprienne se meurt . Vous offriez tout à l'heure votre vie. Voilà l'instant du sacrifice.
MADAME DE BELLAMARE
Je vous trouve bon, Dorthez! Me voyez- vous en Iphigénie ?
DORTHEZ, riant.
Nous ne vous demandons qu'un jour de votre existence 1
MADAME DE BELLAMARE
Cela vous fait rire! Je vous trouve plaisant. Un jour! mais comment vous donner une minute... même une seconde...
DORTHEZ
Cela dépend cependant de vous! Faites Cyprienne orpheline... pendant un jour... disparaissez... consentez à n'être pas une mère, mais une sœur, une amie, une parente : que Cyprienne de son côté se prête à cette petite comédie...
MADAME DE BELLAMARE
Moi! Jamais! Comment! Vous osez me demander cela, à moi! Ce n'est pas un sacrifice... c'est une insulte! Je ne vous en veux pas... à vous... mais à ce...
DORTHEZ
Préférez-vous que votre fille...
MADAME DE BELLAMARE
Allons donc!
DORTHEZ
Calmez-vous, chère amie. Je ne vous demande pas une immolation... même de vingt-quatre heures. C'est une épreuve à tenter sur cet écervelé. S'il aime véritablement votre fille, il ne pensera plus à sa folie quand il saura être aimé. C'est l'épreuve de son cœur...
Maman ! je t'en prie.
MADAME DE BELLAMARE
Hélas!... Voyons, que faut-il faire?
DORTHEZ
Consentez à n'être que la gouvernante de votre fille, pour aujourd'hui seulement. De cette façon vous ne la
quitterez pas. Mais évitez de parler comme une mère. Vous êtes jeune... toujours belle. Vieillissez-vous un peu.
MADAME DE BELLAMARE
Ah ! quel sacrifice vous me demandez 1
DORTHEZ
Quittez cette élégante toilette.
MADAME DE BELLAMARE
Mci! Mais je suis de la dernière simplicité.
DORTHEZ
En effet. (Allant à la porte et parlant à Miette invi^ sible.) Cependant Miette va vous prêter sa jupe de mérinos noir. Miette ! allez vite la chercher.
MADAME DE BELLAMARE
Ah !,.. Dorthezl comment! c'est sérieux?
Très sérieux. Songez à votre fille.