SCÈNE QUATORZIÈME
L£S MEMES, moins DORTHEZ FRÉî>I-RtG
Il me laisse seul ! C'est singulier comme je suis ému!... Je n'ai plus Thabitude de parier à des jeunes filles, moi... je ne pensais pas que cela fût si difficile... Mademoiselle..* Comment vous trouvez-vous ? (A part.) Je vais être bête comme un jeune premier. (Haut.) Mademoiselle. (.4 paru) Je me sens très gêné.
CYPRIENNE
Monsieur Frédéric ! répondez franchement. Pourquoi avoir ainsi disparu sans vous nommer ?
FREDERIC
C'est que... parce que... l'émotion... Vous aviez quelqu'un avec vous... Les journaux... la médaille de sauvetage... ma modestie...
CYPRIENNE
Cest bien tout?
FRÉDÉRIC
Mais oui, mademoiselle.
CYPRIENNE
Tout, tout, tout ? Il n'y a pas autre chose ?
Mais non.. . je vous assure.
CYPRIENNE
Ah ! monsieur Frédéric, c'est bien mal à vous. Vous m'avez fait craindre qu'il ne vous fût arrivé un malheur. Pourquoi donc n'ètes-vous plus repassé sous nos fenêtres ?
FREDERIC, vivement.
Mon cheval... mademoiselle... mon cheval. Je n'ai jamais pu le décider à y repasser. {Madame de Bellamare casse une assiette.) Elle n'est pas très adroite votre madame Balthazar, mademoiselle.
CYPRfENNE
Oui, elle casse un peu. Ainsi donc votre cheval avait eu peur... de quoi ?
FRÉDÉRIC
Il avait sans dcute vu quelque chose qui l'avait effrayé.
Quelque chosj qui Tavait effrayé? Une omhre ?. .. Un ruisseau ?... Un bras de mer... peut-être? ...
FRÉDÉRIC
Ah ! Mademoiselle Cyprienne, mon oncle vous aura tout dit... pardonnez-moi cette faiblesse... mais du moment que je sais que vous êtes seule au monde, que je puis avoir Tespoir de remplacer tout ce que vous avez perdu, mon cœur effarouché par cet épouvantail de toute ma vie, une belle-mère...
MADAME DE BELLAMARE, bousculant une chaise.
Gredin !...
FRÉDÉRIC
Mon cœur peut désormais s'ouvrir. Je vous aimais et n'osais vous le dire. Mais, maintenant, je puis l'avouer sans crainte... Je vous aime... Vous pâlissez!
MADAME DE BELLAMARE
Ma... Mademoiselle! Monsieur... cette enfant si faible., je ne puis...
FRÉDÉRIC, à Cyprienne.
Elle est un peu gênante, votre madame Balthazar. Elle casse et cause trop. Ne pourriez-vous pas lui dire, mon enfant, d'être un peu moins empressée ?
CYPRIENNE
La pauvre femme ! Pardonnez-lui, monsieur Frédéric, elle ne m'a jamais quittée.
Cest égal... je la trouve bien désagréable.
MADAME DE BELLAMARE, à part.
Tu me le paieras !
FRÉDÉRIC
... Sa présence m'empêche de vous ouvrir mon cœur.
CYPRIENNE
Ne craignez rien... elle est un peu sourde.
MADAME DE BELLAMARE
Oui, mais pas aveugle, heureusement.
CYPRIENNE
Néanmoins je vais lui dire de se tenir un peu plus à l'écart.
FRÉDÉRIC
Madame Balthazar, il manque du bois dans la cheminée. Allez en demander.
MADAME DE BELLAMARE, sèchement.
C'est inutile, monsieur, il y en a suffisamment pour toute la nuit.
FRÉDÉRIC
Je vous dis, moi, qu'il en manque. On gèle ici. Veuillez en demander, je vous le répète.
a 10 LA BÊTE NOIRE.
MADAME DE BELLAMARE, à part.
Si tu crois que tu vas me faire partir d'ici ! {Haut.) Je vais sonner pour en faire venir.
FRÉDÉRIC, à part.
Elle m'agace cette vieille ! (Haut.) Je vous repète, madame Balthazar, que mademoiselle Cyprienne a froid. Si vous ne voulez pas faire de feu... donnez au moins cette couverture... Allons! allons! plus vite que cela! {A Cyprienne.) Vous êtes singulièrement servie, mademoiselle, ce serait moi, je ne garderais pas une demiheure de plus une domestique aussi têtue.
CYPRIENNE
Je vous en prie, ma... ma bonne Balthasar, pour Tamour de moi... faites ce que monsieur Frédéric de'sire... Ne me contrariez pas. Laissez-nous causer tranquillement... il y a des livres sur cette table.
MADAME DE BELLAMARE
Cest bien, mademoîdeUe, c'est bien ! {A part,) je vais prendre un livre, mais si j'en lis une seule ligne!...
FRÉDÉRIC
Elle lit maintenant, votre duègne, ma chère enfant... et je puis vous dire en toute liberté que je vous aime... que je n'ai jamais aimé que vous... Vous êtes mon rêve... toute ma vie...
MADAME DE BELLAMARE, i part.
Il lui parle bien bas, et de bien près. Approchons un peu.
CYPRIENNE
Ah ! Monsieur Frédéric, pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus lot? Un peu plus, vous me faisiez mourir...
FRÉDÉRIC
Mais vous allez vivre maintenant, vous me le promettez? (Apercevant madame de Bellamare qui s'est rapprochée.) Ah 1 ça, madame Balthazar ! vous avez donc la manie d'écouter aux portes? Une fois pour toutes, je vous prie de me laisser causer avec mademoiselle Cyprienne.
MADAME DE BELLAMARE, à part.
Je ne sais ce qui me retient de lui arracher les yeux... patientons pourtant (Hawf.) J'avais cru que mademoiselle m'avait appelée.
FRÉDÉRIC, à part.
M'agace-t-elle 1 m'agace-t-^lle ! Ah ! celle-là est bien sûre qu'elle ne restera pas à mon service. (Haut.) Madame Balthûzar, je crois que mon oncle vous appelle.
MADAME "DE BELLAMARE
J'y vai8. (Fausse sortie, — A part.) Je reste.
CYPRIENNE
Ah I monsieur Frédéric, quel bien me font vos paroles. Ainsi donc, vous voulez bien de Cyprienne comme compagne, monsieur le sauvage ?
FRÉDÉRrC
Comme épouse 1 comme amie, ma chère enfant ! je vous demande pardon de ne pas vous avoir aimée plus tôt.
MADAME DE BELLAMARE
Mademoiselle a sonné ?
FRÉDÉRIC, à 'part.
Elle me fera mourir, cette maudite surveillante! (Haut à madame de Bellamare,) Vous ! si vous revenez encore une fois, je me connais... je ferai un malheur.
MADAME DE BELLAMARE, à part.
Quelle patience ! [Haut.) Mais, monsieur, c'est que je tremble pour cette enfant si frêle... un rien peut la briser.
CYPRIENNE
Mon ami, revenez près de moi, je vous prie, et laissez cette pauvre Balthazar. Son dévouement est peut-être un peu gauche, mais elle m'aime tant ! vous Taimerez pour me faire plaisir, elle m'aime comme une mère,
FRÉDÉRIC, sombre.
Ça sent la belle-mère, ici ! ,
CYPRIENNE
Y pensez-vous? voilà plus de cinq ans que je suis seule... seule au monde !
FREDERIC
Orpheline! Pauvre enfant! chère enfant ! Ah ! donnez-moi votre main, je veux ne la lâcher que quand vous m'aurez promis d'être ma femme.
CYPRIENNE
Donnez-moi votre main plutôt, laissez-la dans la mienne. Je sens qu'elle me rend la vie, à chacun des
r.A BÊTE NOIRE. 2lZ
battements de votre cœur que j'entends baiir. près du mien. Ah ! ne me quittez pas maintenant I