SCÈNE QUINZIÈME
LES MÊMES, DORTHEZ.
(Le docteur est rentré pendant ce temps et s'est rapproché de madame de Bellamare.)
DORTHEZ, à madame de Bellamare.
Je crois que nos affaires sont en bonne voie.
MADAME DE BELLAMARE, à Dorthez.
Trop vite, mon ami, et je tremble pour l'épreuve finale.
FRÉDÉRIC
Ah ! vois-tu !... pardon, voyez- vous, Cyprienne ! rien n'égale votre cœur.
MADAME DE BELLAMARE, à Dorthez.
Dieu me pardonne, je crois qu'il la tutoie! (Elle 5*êlance, Dorthe^ la retient.)
DORTHEZ, à madame de Bellamare.
Un instant de patience ! Vous allez tout casser!
FRÉDÉRIC
Oh! ma Cyprienne! j'étais un fou... un misérable. Je vivais comme un étourdi, courant après le bonheur ^y.ii m'atrcndait... ici. Vous êtes un ange ! Je vous cher-
a 14 ^A BÊTE NOIRE.
chais, je vous ai trouvée, je vous aime et ne puis désormais vivre sans vous.
CYPRIENNE
Ah I mon cœur ne résistera pas à tant de joie ! Frédéric ! et moi aussi... je vous...
FRÉDÉRIC
Pourquoi hésiter ? pourquoi trembler ? Parlez, parlez encore, je vous en prie !
CYPRIENNE
Frédéric ! que la vie doit être belle, quand on s'aime I
MADAME DE BELLAMARE, à Dorthei.
Elle va bien, la petite masque I Qui donc a pu lui ap' prendre toutes ces belles choses ?
DORTHEZ, à madame de BeUamare.
Elles trouvent cela toutes seules, les petites filles. . . la médecine n'a jamais bien su comment!'
Chère Cyprienne! Ce moment est sacré! Personne ne nous voit... nous sommes seuls... Prenez ce premier baiser de votre époux !...(// va pour V embrasser,)
MADAME DE BELLAMARE, s'éJançant.
Ah ! pour le coup, c'est trop fort cela ! Une mère ne peut tolérer sous ses yeux une pareille familiarité. Ma fille, rentrez chez vous !
FREDERIC
Ma fille?... Cyprienne !... C'est donc?.
CYPRIENNE
Ma mère ! (Un silence.)
FRÉDÉRIC, abasourdi.
Cyprienne!... Une mère!... Mon serment!... Que se passe-t-il en moi?... Je tremble... j'hésite ! Ce de'guisement... mes insolences... Elle le savait ! Elle n'a rien dit ! Elle a tout supporté!... Elle a consenti à jouer ce rôle... pour sa fille! C'est sublime!... Une mère capable d'un pareil sacrifice!... Non... ce n'est pas une belle-mère!... {Avec /eu.) Embrassons-nous, maman! (Il se jette dans les bras de madame de Bellamare,)
MADAME DE BELLAMARE, l'embrassant.
Mon fils ! {A part,) Si tu crois, toi! que j'oublie quel rôle tu m'as fait iouerl... Unefois marié... tu verras!...
i'tn.
Monologue
Paw m. Charles GROS
(Il se prend le cou en faisant une grimace.)
Ne faites pas attention ! — C'est un tic, un geste qui m'est resté depuis mon affaire.
Quelle affaire ? Ah 1 C'est juste. Je ne vous avais pas dit que j'ai été pendu. Oui, pendu... Ça vient de ce que je n'ai jamais eu de chance.
Tenez ! quand j'étais petit, on me donnait des tartines de coniitures ou des tartines de beurre — ça dépendait de rheure qu'il était. — Eh bien l je laissais toujours tomber ma tartine par terre, et elle tombait toujours du mauvais côté, ou plutôt du bon (du côté du beurre ou de la confiture), et il y avait toujours de la poussière par terre ! Tout ça indique mon manque de chance. (Tic)
Ensuite ? Ça a continué. Au collège, on m'avait promis le troisième prix de gymnastique. (Je n'avais jamais eu de prix.)
Pour travailler mon prix, une nuit, je quitte le dortoir, je descends par une rigole dans la cour de gymnase et je commence mon travail au trapèze. Je veux faire un tourniquet, v'ian, je tombe sur le ventre (comme mes tartines). Je pousse un cri, le veilleur arrive et me rapporte dans mon lit. J'ai eu quinze jours de coliques et
22a LE PENDU.
trois cents lignes à écrire par jour dans mes moments... (// se frotte le ventre.) tranquilles. Quant au prix, vous comprenez ? après cette escapade, pst. [Geste de couper Vair.)
Tout ça indique un manque de chance! (Tic.) Et pourtant, à vingt ans, tout me souriait I J'avais de la fortune, du talent, non, pas de talent, mais de l'entrain. Je respirais les fleurs ! Et quand je voyais passer une femme (Oh! une femme quelconque), je me sentais (Tic) heureux de vivre.
Oh ! Les femmes!. . C'est pour ça que j'ai travaillé la danse; j'ai énormément travaillé la danse. — Mais je n'ai jamais dansé. Je n'aurais jamais osé, avec mon manque de chance.
Oh! Que j'en ai vu de jeunes filles charmantes! Mais je ne leur ai jamais parlé. C'est drôle! elles ne me parlaient jamais non plus.
C'était trop manquer de chance ! Alors, pour m'étourdir, je me suis livré à la débauche. Avec de l'argent, on a tout... Eh bien! moj , je n'avais rien pour mon argent ou, si j'ai eu quelque chuse, ce n'était pas amusant. Mes amis cassaient des vitres, et je payais toujours les contraventions.
Ça ma coûté cher, toutes ces contraventions ! Alors je me suis fait recevoir au cercle des Ahuris (c'est le plus sérieux) pour réparer par le jeu les pertes de la débauche. (Tic.)
Je suis très joueur — j'ai des manies, des fétiches. Je me dis : Malheureux en amour, donc heureux au jeu. Vous comprenez? Je retournais le proverbe. — Je joue donc; je perds. Anatole me dit : Continue, la veine va venir! Je continue, je perds, Anatole m'encourage : je
double, je triple, je quadruple mes enjeux et enfin... J'ai tout perdu, ou à peu près.
Il ne me restait que ma carrière de meulière à la Ferté-sous-Jouarre!. . J'étais fou.. Anatole disait : Pauvre garçon! On voit bien qu'il n'a pas de la corde de pendu dans la poche.
A ces mots, je rentre chez moi. Je liquide mes titres. J'envoie Jean, mon valet de chambre, payer cette effroyable dette, et je me mets à réfle'chir. Je réfle'chis souvent à cause de ma mauvaise chance. De la corde de pendu... c'est une manie 1 Un fétiche! Ça doit réussir. ça me réussira.
Il me restait deux francs cinquante dans la poche. Je sors comme un chien enragé. Je marchais, je courais! Je vois une boutique : Martin, cordier. J'entre. —
Donnez-moi deux francs cino'jante de corde de pendu.
Martin sourit : il plaisante; — Je n'en ai pas, mais voilà de la bonne marchandise pour en faire.
Je prends le paquet de corde, je rentre chez moi et je dîne. Je dis à Jean : — Demain, à onze heures cinq, tu me réveilleras, ou je te chasse 1
C'est comme ça que je lui parle, aussi il est très dévoué. (Tic.)
Après dîner, je réfléchis et. . . je me couche. J'ai dormi ! Comme un pavé.
Le malheur fait dormir.
Le lendemain, je m'éveille — il était dix heures. Je me mets à réfléchir. Ma carrière de meulière à la Ferté-sous- Jouarre, ça rapporte, ça rapporte... Je ne sais pas ce que ça rapporte. .. Mon notaire le sait. Je crois que ce n'est pas grand'chose. Et puis je ne peux pas habiter
a22 LE PENDU.
une carrière. Et manger? Ça ne se mange pas la meulière.
Il y avait le paquet de corde sur le poufF. Pas un instant à perdre : — Jean devait entrer à onze heures cinq î
Je monte sur le pouff, — je décroche du milieu du plafond une lanterne vénitienne qui me sert de veilleuse; je passe la corde dans Tanneau de la rosace, je redescends du pouff et je réfléchis... Je réfléchis souvent à'causede ma mauvaise chance. {Tic)
Il était onze heures trois minutes. Je fais un nœud coulant, non, un nœud marin. Au collège j'étais très fort pour faire du filet et des nœuds marins. Je jette un coup d'œil sur ma toilette et sur ma vie passée.
Il était onze heures quatre minutes; je remonte sur le pOufF.
Je me passe le nœud marin autour du cou, et, l'œil sur la pendule, je réfléchis.
Mon cœur battait comme si j'avais eu cinquante louis engagés sur le tapis vert.
Onze heures quatre minutes et demie. J'entends le pas lourd de Jean qui vient me réveiller. Jean approche, il va tourner le bouton de la porte. . .
Pouff! Un coup de pied au pouff, et. . .
Eh bien ! on se fait généralement une fausse idée de la pendaison.
J'ai senti comme... comme une espèce de... enfin! j'ai éprouvé., non vraiment, je ne peux pas vous expliquer ça. Enfin, pour me comprendre, il faudrait que vous-même, vous, . mais vous ne voudriez pas.
Enfin, quand je suis revenu à moi, j'étais sur mon lit, inondé d'eau de mélisse.
Je veux crier : Où est la corde ? mais je n'ai pas pu,
parce que j'e'tais très enroué. Cest curieux, cet enrouement! (Tic*)
Voici ce qui s'était passé.
J'étais à peine en Tâir que Jean est entré, m'a vu gigoter et ma décroché tout de suite.
J'ai voulu me lever pour aller chercher la corde, mais l'avais un mai aux reins ! Voilà ce que les médecins ne savent pas 1 Quels liens mystérieux unissent le cou aux reins !
Je me suis fait frictionner, et le soir je suis retourné, tout éclopé, au cercle. J'avais de ma corde dans la poche.
On jouait gros jeu. Je mets ma carrière de meulière sur un coup de baccarat et. . je gagne!
J'ai tout laissé : l'argent et la carrière, et j'ai encore gagné.
Enfin j'ai passé cinq fois. J'avais regagné toute ma fortune, sauf un pré et dix vaches dans l'Ouest. J'ai jugé prudent de m'en tenir là. Du reste personne ne voulait plus tenir contre moi.
Eh bien ! ça a l'air d'être de la chance ?
Pas du tout. Depuis ce temps-là j'ai beau jouer à tort et à travers, je ne puis plus rien gagner ni rien perdre. Je n'ai ni bonheur ni malheur. Ce n'est pas de la chance, ça !
J'allais oublier de vous raconter comment je me suis fiancé, — croyant à la vertu de ma corde. J'épouse demain une personne très convenable que je ne déteste pas, certes, que j'estime même. Mais ce n'est pas là de l'amour, de l'amour qui veut s'assouvir !
Anatole à qui je racontais tout ça, m'a dit une chose très remarquable ; — Tu n'es pas un vrai pendu, tu n'as
pas été pendu légalement, au nom de la loi, d'après le Code, pour un vrai crime. Ta corde n'a donné son effet qu'à moitié.
C'est vrai ce qu'il disait; — et il a ajouté que pour vaincre la chance, il faudrait me marier et être...
Eh bien ! voyez la bizarrerie de mon sort ! D'après la nature si convenable, si tranquille de ma fiancée il est impossible que cela m'arrive, (Tic.)...
Je vais commander les'voitures. . Bonsoir.
iPêH.
Comédie en un acte
Par mm. A. GAHEN et G. SUJOL.
PERSONNAGES
FRANÇOIS, domestique.
ROSA CARMEN, danseuse L.OUiSETTE, soubrette-,
La scène se passe de nos jours. — Le théâtre représente un salon ; cheminée au fond, glaces, tapis, fauteuilSy guéridon^ piano à droite. Canapé à gauche. Guéridon au centre. Porte à droite, 2« plan; porte à gauche, 2^ plan. Robes sur un fauteuil; livres, brochures sur le canapé; assiettes, bouteilles et verres sur la cheminée et sur le piano. Tête de loup, bâton à cirer ^ plumeau. Sur la table : bouquets, album, corbeilles, tapisserie. Les meubles et les objets indiqués plus haut^ aans k plus grand désordre.