D ALBINOS, BERTHE
D'ALBINOS, il entre avec une carafe d*eau.
Je n'ai trouvé que ça. (// va vers le canapé, regarde, et aperçoit Berthe sur la chaise.) Ah l mon Dieu ! elle est devenue folle 1
BERTHE
Monsieur !
D'ALBINOS, reculant Madame.
BERTHE
Monsieur d'Albinos, vous êtes brave ?
D'ALBINOS
Oui, madame, certainement, mais... (// prend son parapluie,)
5o LA SOURIS.
BERTHE
Vous VOUS êtes battu contre des lions, vous n'avez peur de rien ?
D'ALBINOS
Non assurément, madame. {A part,] Pourquoi diable reste-t-elle sur cette chaise ?
BERTHE
Eh bien, au nom du ciel, monsieur, excusez-moi, mais je ne suis qu'une femme, et c'est plus fort que moi. Tuez-la, monsieur, tuez-la I
D*ALBINOS Hein !
BERTHE
Ah l j'étais bien sûre, monsieur, que c'était mon peloton qu'elle tenait dans ses griffes.
D'ALBINOS
Ses griffes ? La frayeur lui a fait perdre la tête
BERTHE Je l'ai vue, monsieur, je l'ai vue.
D'ALBINOS, à part.
Elle l'a vue, elle est plus avancée que moi. (Haut.) Où cela, madame ?
BERTHE Sous cette chaise.
LA SOURIS. 5l
D'ALBINOS, fait un saut, puis se baisse, furetant avec
son parapluie.
Sous cette chaise ? Moi, je ne vois rien.
BERTHE
Je vous assure, monsieur, que je l'ai vue s'y cacher
D'ALBINOS
Mais qui, madame, qui ?
La souris !
D'ALBINOS, devient pâle et grimpe sur la chaise de Tautre côté
de la fenêtre.
Sous cette chaise, vous avez dit ?
BERTHE
Une souris, monsieur, une souris I
D'ALBINOS
Madame, j'habiterais avec des crocodiles, je mangerais avec des léopards, je coucherais avec un rhinocéros mais il y a sur terre un animal qui a le pouvoir de me paralyser, et cet animal, madame, c'est... c'est une souris. Appelez, madame, appelez !
BERTHE
Mais c'est impossible, monsieur; mes domestiques sont à l'extrémité de Tappartement ; ils ne pourraient entendre, mais vous, monsieur, allez chercher quelqu'un,
îe vous en prie.
D'ALBINOS
Madame, vous m'offririez 100,000 livres de rentes, le
5a ■ LA SOURIS.
régent de France ou la médaille d'amnistié, qu'il me serait complètement impossible de faire un mouvement, je vous le répète. Je suis pa-ra-ly-sé.
Nous ne pouvpns pourtant pas rester dans cette position gênante. {A d'Albinos qui regarde,) La voyez-vous, monsieur?
D'ALBINOS
Je ne vois rien, madame. Mais d'où diable est-elle donc sortie ?
BERTHE
De mon panier de laines, monsieur, où, sans doute, elle se tenait blottie. Ah i il me semble que je vois remuer le rideau.
D* ALBINOS, qui avait baissé la jambe, la remonte vivement.
De quel côté, madame, de quel côté ? Je vous en supplie, si vous n'en êtes pas très sûre, ne dites rien... ces soubresauts me brisent. (// boit à la carafe,)
BERTHE
Voyons, monsieur d'Albinos, vous m'aimez, dites- vous, vous m'avez demandé ma main... Eh bien, je vous jure que je vous l'accorde de suite si vous me débarrassez de ce maudit animal.
D'ALBINOS
Mon Dieu, madame, croyez bien que... par-dessus tout... et... que mon seul désir... mais je me connais, si je touchais à ce rongeur, je mourrais sur le coup et vous n'auriez pour époux qu'un cadavre-.
Enfin, monsieur, il faut pourtant prendre un parti. Je commence à ne plus pouvoir tenir sur mes jambes. Si encore cette porte était ouverte, on pourrait nous entendre.
D'ALBINOS
Oui, c'est une idée... je vais essayer avec mon parapluie. (Il fait des efforts avec son parapluie pour ouvrir la porte et l'ouvre.)
BERTHE
Bravo 1 Maintenant, effrayons Tanimal et tâchons de le faire sortir. (Elle jette son mouchoir.)
D'ALBINOS
Rien ! à mon tour. (// ouvre son parapluie.) Kis, kis.
BERTHE
Rien non plus. (Elle frappe dans ses mairns.)
D'ALBINOS
Oh ! Attendez, j'ai une idée. (// imite le chat.) Miaoumiaou. (La souris traverse la scène et sort par la porte.)
BERTHE
Tenez, la voilà, monsieur, elle est partie. Maintenant t jrmez la porte.
D*ALBINOS, descendant vivement, tire la porte.
Et Buflfon qui prétend que Tinstinct ne trompe jamais les animaux... elle m'a pris pour un chat!... L'histoire naturelle «st à refaire. (// offre la main à Berthe.)
BERTHE, descend et s'assied à gauche.
Enfin, nous voilà débarrassés de cette maudite bête! Il était temps : je suis brisée de fatigue» Ah I monsieur, vous allez avoir une bien triste opinion de mon courage ?
D'ALBINOS
Et qu'oserais-je dire, moi, madame, qui n'ai pas su maîtriser une impression instinctive au prix de ce que je rêvais de plus cher au monde, de cette main que vous m'avez offerte et que...
BERTHE, se levant.
Vous n'avez pas su conquérir... Bah ! c'est une affaire manquée et probablement un grand bonheur pour nous deux. N'en parlons plus.
D'ALBINOS
Soit... j'en suis indigne, je le sais, mais ce qui me désespère, c'est que je vais partir en vous laissant croire que je suis incapable de la moindre bravoure.
BERTHE
Oh ! j'ai trop bonne opinion de vous, monsieur, et si j'en pouvais douter encore, je suis sûre que vous me donneriez ici même la preuve du contraire.
D'ALBINOS
En quoi faisant? madame. Décidez! commandez! je le jure!
BERTHE
Maïs tout simplement en reprenant pour vous en retourner (Montrant la porte.)^ d^ peur que l'animal ne
ÉJi sotmn. 35
rentre {Montrant la fenêtre.)^ le chemin par lequel vous êtes entré ici.
D'ALBINOS
Ah! la fen...? parfait... Vous savez qu'on a ôté la petite échelle ?
BERTHE Oui, oui, je sais.
D*ALBINOS, le dirigeant vers la fenStre.
Vous le savez?... (// mesure des^yeux la hauteur, a Vair de prendre son élan sur lui-même, lève les yeux et soupire») Allonsl.,, Pardon! une seule demande. Avez-vous une chambre d'ami avec un lit inoccupé?
BERTHE Oui, monsieur, la chambre rose. Pourquoi?
D'ALBINOS
La chambre rose 1 Oh ! simple renseignement, madame. Comme je suis certain de me casser au moins une jambe, peut-être les deux^ je tenais à être assuré d'un gîte pour une quarantaine' de jours.
BERTHE
Quarante jours!
D'ALBINOS
Ou soixante, selon la fracture,.. Je vous prierai seulement de prévenir le chirurgien le plus tôt possible. (// /ait mine d'enjamber la fenêtre,)
Mais, monsieur, je m'oppose...
D'ALBINOS
Trop tard, Madame, j'ai juré. Dans Vaucluse on n*a qu'une parole. (Même jeu,)
BERTHE, le retenant par sa redingote.
Mais, monsieur, je ne veux pas, je ne veux pas.
D'ALBINOS
Madame, vous me prieriez à genoux, avec un cierge en cire, que vous ne parviendriez pas à me faire fausser ma promesse. Préparez la chambre rose, madame, ce ne sera pas long: soixante jours au plus. (Même jeu,)
BERTHE, de plus en plus elTrayée.
Arrêtez! Mais puisque je vous rends votre parole, monsieur.
D'ALBINOS
Impossible, madame. Seule la femme a le pouvoir d'empêcher son mari de tenir son serment. Mais comme vous m'avez refusé votre main... A. tantôt, madame (Même jeu»)y à tantôt! *
BERTHE, à part.
Je suis prise. (Haut), Allons, monsieur, puisqu'il le faut absolument ! (Elle tend sa main.)
D'ALBINOS
Voiis acceptez? Oh! ivresse! (// lui baise la main,)
UNE VOIX, au dehors.
Madame, c'est le petit chat qui a pris la souris.
6ERTHE, regardant d'Albinos.
Je croîs que les gros sont encore plus habiles.
D'ALBINOS
Merci! Que mettrai-je dans la corbeille?
BERTHE
Oh ! d'abord une souricière.
Monologue en vers
Par m Jacques NORMAND
Dit par M^ Jeanne SAMARY, de la Comédie-Française,
Que voulez-vous que je vous dise?
C'est un défaut, je le sais bien l Je comprends qu'on s'en scandalise..
Mais, sur l'honneur, je n'y peux rien.
Cela me prend sans que j'y pense , Et le plus souvent sans raison...
Et je ris!... je ris !... Ça commence!
Pardon !... j'ai beau faire I... pardon !
C'est un frissonnement étrange Qui grandit malgré mes efforts :
Qui me chatouille , me démange , Me glisse tout le long du corps,
M'arrive aux lèvres, les dévore, Les force à s'ouvrir malgré moi...
Allons , bon 1 ça me prend encore !
Oh 1 c'est trop fort ! Voyons ! tais-toi !
Croyez-m'en , c'est un vrai martyre ,
Un grand tourment ^ presque un malheur 1
D'abord , quand je me mets à rire , Je devteûs laide à faire peur.
Je fais une horrible grimace :
Mon nez, appendice mouvant, Semble prêt, frétillant sur place, A s'envoler au moindre vent.
Narguant mes tentatives vaines, Ma bouche s'ouvre en entonnoir Et montre des dents... très vilaines.
Ainsi que vous le pouvez voir.
Bref, j'ai honte... et dans ma colère Je voudrais, en catimini.
Descendre à cinq cents pieds sous terre Et remonter... quand j'ai fini.
Ensuite, ma mauvaise chance Fait que mon fou rire me prend Justement quand la circonstance Commande un sérieux très grand;
Et , quand tout ce qu'on veut me dire Exigerait des airs penchés...
Bon ! je pars d'un éclat de rire Au nez des gens effarouchés !
Une dame, hier, d'aventure, M'apprend la mort de son mari, Qu'elle exécrait — même en peinture !
Ce que j'ai ri ! ce que j'ai ri 1.1
LB FOU RIRB. 63
L'autre matin , courbant la tête Sous le poids des déceptions, Un monsieur me dit sa défaite Aux dernières élections.
Dans sa commune tout entière Rien que deux voix — * maigre régal :
La sienne et celle de son frère...
J'ai ri ! j'ai ri 1... C'était très mal.
Enfin.,, vous n'allez pas me croire, Lorsque rien n'est plus vrai, pourtant i L'autre soir... — si drôle est l'histoire Que je rougis en la contant...
Papa, qui se creuse la tête, Cet hiver, pour me marier, Me dit de me mettre en toilette D'un petit air tout singulier.
Devant cet air énigmatique Je doutais... doutes superflus 1 <c Cocher, à l'Opéra-Comique I »
Dit papa. Je ne doutai plus.
En effet , pendant un entr'acte , Par hasard, sans le moindre apprêt, Un jeune homme — tenue exacte, Gants blancç, habit noir — apparaît.
Par hasard on me le présente :
Par hasard on le fait assçpir ;
04 LE FOU RIRB.
Par hasard il me parle , et tente L'éloge du Domino noir.
« Quelle musique enchanteresse...
« Bien française et fine en tout point ! »
— « Oh ! oui, monsieur! » — « Quelle jeunesse! « Un chef-d'œuvre ne vieillit point ! »
— « Oh I non, monsieur! » — « Pour moi, j'admire « Cet esprit... ce talent... ce goût... »
« — Et moi , monsieur ! » — Maudit fou rire 1 Voici qu'il me prend tout à coup 1
— ce Mademoiselle... » — t Ah! ah I » — • Je pense « Que néanmoins vous aimez mieux
« La Dame blanche.,. » — « Ah ! ah 1 » — « Silence!» Me fait papa , l'air furieux,
— « C'est une œuvre très délicate... « Toujours jeune... un art inouï... »
Ah ! ah ! ah 1 ah ! tant pis ! j'éclate Au nez du jeune homme ébahi.
Devant cet accueil qui l'étonné Saluant , tout interloqué , Il s'en va : papa gronde , tonne.
Et le mariage est manqué!
Bah ! me direz-vous, point de peine!
Une autre fois, tout ira bien !
Hélas non ! car, j'en suis certaine, Depuis ce fâcheux entretien ,
A chaque nouvelle entrevue Que papa me ménagera, Dès l'abord , à première vue , Mon fou rire me reprendra...
Si bien que même assez gentille — Du moins à ce que Ton me dit I — Il me faudra demeurer fille, Grâce à ce fou rire maudit I...
A moins qu'une incroyable chance Ne m'offre un mari tout exprès Qui veuille m'épouse r d'avance. •• Et me faire la cour après.
Bah ! pouvez- vous aussi prétendre , Il est un moyen des meilleurs :
C'est, quand le rire va vous prendre.
De tourner votre esprit ailleurs ,
Vers quelque sujet très étrange, Bien fastidieux qu bien noir :
Le ministère — que l'on change, — Le drame que chacun va voir.
Hélas ! ce moyen salutaire
Pour d'autres, mais pour moi mauvais,
Me produit l'effet tout contraire
A celui que j'en attendais ;
Car mon fou rire opiniâtre, Transformant les aspects réels.
66 LE FOU RIRB.
Me fait voir un drame... folâtre, Et des ministres... éternels !
Non ! croyez-m'en : le mal empire Quand on s'efforce à Tarracher, Et le plus sûr moyen de rire C'est de vouloir s'en empêcher.
Le sérieux, cela se garde Autant que l'on n'y pense pas Ainsi moi, que chacun regarde, Je reste ici sans embarras :
Je parle en toute confiance :
Je ne ris pas !... mais qu'un moment Je me trouve avoir conscienc** De parler sérieusement...
Oui ! je rirais ! sans aucun doute...
Et tenez... et tenez... voilà,.^ Voilà que je me mets en route Rien qu'en me figurant cela...
Ah! ah!... j'aurais voulu vous dire — Pourtant... mais... efforts superflus...
Ah ! ah! ah ! ah ! je me retire...
Ah ! ah 1 ah 1 ah ! je n'en puis plus !
Elle sort en éclatant de rire.)
Comédie
Par m. Georges DE LÉTORIERE
A mon illmtve amif M. ALEXANDRE DUMAS Fils,
Gborge» de LÉTORIÈRE.
PERSONNAGES
Le commandant Georges Hubert.
La comtesse de Lanfeld.
Le baron de Volney.
La baronne de Volney.
Frantz.
Freeman, domestique.
Une maîtresse d'hôtel.
La scène se passe à Nice, dans un hùteU
Salon ouvert au fond sur une véranda^ ayant vue sur la mer. Fenêtre dans le pan coupé à droite; cheminée dans le pan coupé à gauche. Guéridon au milieu, table à droite^ sièges^ etc