SCÈNE CINQUIÈME
LUCIEN, STéPHANlB. LUCIEN, à part.
Elle parle toute seule... Serait-ce uae folle que j'ai reçue?
STÉPHÂNfE, sans voir Lucien.
Nous verrons qui sera le plus fort de nous deux I
LUCIEN, à part.
Et moi qui, la croyant partie, ai fermé la porte à clef!
STÉPHANIE, de même.
Croyez qu'il n'est pas facile de me faire démordre d'une idée. ^
LUCIEN, à part.
Elle reconnaît qu'elle est monomane.
STÉPHANIE, toujours de même.
Nous VOUS amènerons à mettre les pouces!
LUCIEN, à part.
La crise menace de devenir sérieuse. Diable L. (Il fait un pas pour remonter: Stéphanie se retourne et l'aperçoit,
STÉPHANIE, à part.
C'est luii l'infâme 1
MADAME UMARAY? 3l?
LUCIEN, à part.
Si j'avais de l'eau sous la maia!... Il paraît qu'en pareil cas Teau froide...
STÉPHANIE, à part.
Que cherche-t-il ?
LUCIEN, à part.
Je ne sais plus où j*ai lu que pour apaiser les fous il fallait entrer dans leur folie.
STÉPHANIE, à part.
Comme il me regarde I
. LUCIEN, à part.
Oui, mais quelle est sa folie ?
STÉPHANIE, à part.
Aurait-il deviné qui je suis? Je me sens inquiète.
LUCIEN, après un geste signifiant : « nous verrons », s*approchant de
Stéphanie.
Madame...
STÉPHANIE, à part.
Méfions-nous! {Elle met une chaise entre elle et Lucien. — Haut). Monsieur?
LUCIEN
J^espère que ma présence... chez moi ne vous gêne pas?
STÉPHANIE Nullement.
3 12 MADAME LIMARAY?
Comme vous restiez debout, je craignais...
STÉPHANIE
Ne vous inquiétez pas de moi, je vous prie.
LUCIEN, à part.
Elle paraît plus calme.
STÉPHANIE, à part.
Cette douceur chez cet être brutal me confond.
LUCIEN, à part.
Tâchons de savoir à qui j'ai affaire.
STÉPHANIE, à part.
Si j'essayais de le confesser?... Cela pourrait nous servir aux débats.
TOUS DEUX, ensemble.
Madame... Monsieur...
I^UCIÇl.
Pardon...
STÉPHANIE
Vous alliez dire?
LUCIEN
Mais vous-même?...
STÉPHANIE
Pensez-vous que Clotilde tarde à rentrer?
MADAME LIMARAY r* 3l3
LUCIEN
Clotilde ?
STÉPHANIE, à part.
Son front s'est rembruni ; il la déteste.
LtJCIEN, à part.
Ahl... Madame... dont je ne sais plus le nom.... {Haut.) Je ne pense pas qu'elle tarde beaucoup.
STÉPHANIE
Il y a longtemps qu'elle est partie?
LuaEN Mais... il y a déjà quelque tçmpç.
STÉPHANIE
Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé de fâcheux?
LUCIEN, froidement.
C'est la réflexion que je faisais.
STÉPHANIE
Et vous le dites comme cela?
LUCIEN, souriant.
Sans doute.
STÉPHANIE, à part.
Que cet air souriant cache d'hypocrisie!
LUCIEN, à part.
J'ai dit une sottise.
5l4 MADAME LIMARAY?
STEPHANIE, tirant ao calepin de sa poche, à part.
Notons qu'il est hypocrite.
LUCIEN, à part.
Que Éût-elle?
STÉPHANIE Allait-elle loin?
LUCIEN Cloiilde?... Je ne sais pas.
STÉPHANIE
Vous feriez mieux d'avouer que vous ne voulez pas le dire.
LUCIEN, se récriant.
Oh! madame...
STÉPHANIE
Je connais Clotilde, monsieur : elle est incapable de sortir sans vous dire où elle va.
LUCIEN Elle ne m'en a pourtant pas dit un traître mot.
STÉPHANIE, à part.
11 ment... Notons : hypocrite et menteur.
LUCIEN, à part
Ah ! ça ! elle sténographie mes paroles.
STÉPHANIE
Vous affirmez, n'est-ce pas, que vous ignorez oîi Clotilde est allée?
MADAME LIMARAY? 3l5
LUCIEN
J'affirme,
STÉPHANIE
Levez la main !
LUCIEN, â part Hein? (// lève la main gauche,)
STÉPHANIE, sévèrement.
Pas celle-ci, vous le savez bien ; Tautre.
LUCIEN, à part.
C'est un juge d'instruction. (7/ lève la main droite.)
STÉPHANIE
Jurez l
LUCIEN
Que je?...
Vous n'osez pas?
LUCIEN
Si feit... si fait. Je jure. [A part.) C'est la folie judiciaire; elle a suivi trop de débats.
STÉPHANIE
Eh I bien, monsieur, si Clotilde fait avec vous la mystérieuse, vous pouvez dire que c'est vous qui l'avez voulu.
LUCIEN
Moi?... Sans le vouloir alors.
3l6 MADAME LIMARAY?
STEPHANIE
Soutiendriez-vous que c'est elle qui est coupable ?
LUCIEN
Je n'irai pas jusque-là.
STÉPHANIE
C'est heureux !
LUCIEN
Mais je peux dire que je ne le suis pas davantage.
STÉPHANIE
Et qui donc Test?... Ah! Vous êtes bien homme!
On me l'a déjà dit.
STÉPHANIE
Et vous ne pensez qu'à vous.
LUCIEN
C'est assez naturel.
STÉPHANIE
Quel horrible égoïsme. (A part.) Notons toujours.
LUCIEN En quoi?
STEPHANIE, indignée.
Il le demande! [Posément.) Monsieur, si Clotilde m'avait écoutée, jamais elle n'aurait été votre femme.
LUCIEN
Ma...l (A part,) J'étais marié !.. Le mari sans le savoir.
MADAME LIMARAY? Siy
STEPHANIE
Et dans sa lettre elle reconnaît à quel point j'avais raison.
LUCIEN
Ah ! Elle vous a écrit ?
STÉPHANI'ii
Vous le lui aviez défendu.
LUCIEN Moi?
STEPHANIE
Cela ne m'étonne pas.
LUCIEN
Je vous donne ma parole...
STÉPHANIE
Vous exigiez qu'elle tînt secrète votre indigne conduite l
LUCIEN
Mais sapristi! je...
STÉPHANIE
Il jure!... Il a tous les défauts. Mais rassurez- vous, monsieur, vous pourrez bientôt leur donner libre carrière, agir tout à votre aise ; l'existence que vous avez faite à Clotilde est devenue intolérable, et nous allons plaider, et nous obtiendrons une séparation l
LUCIEN
Oh!...
3l8 MADAME LIMARAY?
STEPHANIE
Il est évident que c'est là que vous en vouliez venir. (Geste de dénégation de Lucien,) Ayez au moins le courage de Tavouer !
LUCIEN
Vraiment non, je n'aurai pas ce courage-là.
STÉPHANIE Par un reste de pudeur probablement?
LUCIEN
En tout cas, madame, c'est un motif louable. [Changement de place, A part.) Ça va devenir très amusant.
STÉPHANIE, à part.
Il a pour lui quelque pudeur. Notons... pour être équitable.
LUCIEN, à part.
Elle est charmante. Gardons-nous de la détromper.
STÉPHANIE
Vous me disiez? (A part,) Il ne m'écoute pas. {Haut.) Monsieur ?
LUCIEN, à part.
Ah ! oui... mais je ne veux pas qu'elle me prenne pour un mari. ..
STÉPHANIE, élevant la voix.
Monsieur ?
LUCIEN, à part
Pourquoi pas?... En marquant un commencement de