ACTE III, SCÈNE V. î2î
Dépêchez un prevot avec tout son corte'ge :
Dcjà le ravisseur a peut-être... que sais-je?
Ils s'aiment tendrement , ils sont seuls, sans témoins.
Je tremble.
ÉSOPE
A dire vrai , l'on tremblerait à moins. Mais parlons de sang-froid. Votre fille enleve'e. Est-ce une ve'ritë qu'on vous ait bien prouve'e? Il me serait fâcheux d'agir en étourdi.
AMINTE
Je suis sûre , monsieur , de ce que je vous di. Faut-il d'autres témoins que ma douleur extrême?
Ésope.
Il est bon , s'il vous plaît , que j'en sois sûr moi-même. Qui l'a vue enlever? Où l'a-t-on prise? Quand ?
AMI^'TE
Je n'en ai qu'un témoin , mais il est convaincant : On ne peut contre lui donner aucun reproche. Pour Tavoir toujours prêt , je le porte en ma poche. Voyez , par ce billet que je mets dans vos mains , .Si j'ai lieu de douter du malheur que je crains. Lisez.
ÉSOPE , lit.
« Je suis aimé et j'aime;
M C'est, je crois , vous en dire assez : » Personne mieux que vous ne connaît par soi-même, » Ce que c'est que deux cœurs que l'amour a blesses. M Trois fois de vos amans épousant la fortune , y) Vous les avez suivis en tous lieux , à leur choix : » Et qui s'est, comme vous, fait enlever trois fois,
» Doit bien me le pardonner une. »
Diantre !
AMINTE
Hé bien , ce billet parle-t-il clairement ? Etes-vous éclairci de la chose ?
ÉSOPE
Oui vraiment.
Je trouve ce billet assez intelligible.
AMIKTE.
A ma juste douleur soyez donc plus sensible.
122 LES FABLES DESOPE.
Ésope.
Vous contre votre fille a} ez moins de courroux ': Elle n'est point coupable.
AMINTE-
EUe?
ÉSOPE
J^fon.
AMIPfTE.
Qui donc?
ÉSOPE
Vous.
l'écrevisse et sa fille.
L'e'crevisse une fois s'e'tant mis dans la tête Que sa fille avait tort d'aller à reculons, Elle en eut sur-le -champ cette réponse honnête : Ma mère , nous nous ressemblons.
J'ai pris pour façon de vivre
La façon dont vous vivez :
Allez droit si vous pouvez ,
Je tâcherai de vous suivre.
Que pouvait l'ëcrevisse opposer à cela ?
Ce qui touche une fille est la mère qu'elle a.
Combien en voyons-nous de tous rangs , de tous âges ,
Qui veulent, comme vous, que leurs filles soient sages,
Et qui dans les plaisirs donnant jusqu'à l'excès,
Semblent avoir fait vœu de r.e l'être jamais ?
L'exemple d'une mère en qui la vertu brille,
Est la grande leçon dont profite une fille.
Qu'est-ce qu'a fait la vôtre , en fuyant la vertu ,
Que suivre le chemin que vous aviez battu?
Si vous l'eussiez guidée en une bonne voie ,
Elle vous y suivrait avec bien plus de joie.
Aussi , loin de vous plaindre , et de vous appu ycr.j,
C'est vous que de son crime on devrait châtier :
On ne saurait causer de douleurs assez amples,
A qui perd ses enfans par de mauvais exemples.
AMIWTE.
Eh ! qui prend dans son sort plus d'intérêt que moi '