ACTE I, SCÈNE IV. i-'i
Que me la confier ce nY-st point la commettre. Est-il uu sort plus beau que d'asservir trois rois ^ Croyez-moi, h:\tez-vous de choisir un des trois. L'ordinaire destin des beautés difficiles Est d'avoir des retours de chagrins inutiles : Qui ne veut point d'un bien quand il le peut avoir , Ne l'a pas quand il veut , comme vous allez voir.
LE îiÉKO.\ ET LES POISSOXS.
11 me semble avoir lu dans beaucoup de volumes Que lorsqu'on veut trop prendre on est soi-même pris Ln héron , glorieux de voir que de ses plumes On faisait «ourles rois des aigrettes de prix , Ne trouvait dans les eaux , hors la perche et la truite , Aucun autre mets qui lui i)lût 5 Brocliet , car])e, tanche , et la suite. Etaient pour son gosier des poissons de rebut- L n jour d'ete' , dès les quatre heures Que le poisson rentre en ses trous , Les plus jolis brochets, les carpes les meilleures, A sa discrétion se livraient presque tous ;
Alais ce n'est ])as là ce qu'il cherche : N'avant pas si matin l'appe'tit bien ouvert,
Et ne voyant truite ni perche , Il ne fit pas semblant d'avoir rien docoifvert. Sept heures sonnent , huit, et son appétit s'ouvre: Alors dans la rivière il fait divers plongeons j Et pour tout bien il ne découvre Qu'âne écrcvisse et deux goujons.
Pour un oiseau si vain , une si mince proie. Loin de le contenter, redoubla son dédain. Cependant le temps passe, et durant qu'il tournoie L'exercice augmente sa faim.
Qui le croirait? le héron difficile , Qui méprisa tant de si beau ])oisson, Sur le midi, fatigué, las, débile, Eut bien heureux d'avoir un limaçon.
Du héron dédaigneux la peinture naïve
Boiirsaiiti. îG
i:4 ESOPE A LA COLR.
]\'e vous expose rien qui tous les jours n'arrive : Des amans les mieux fiiits et les plus vertueux Une lîlle à seize ans souflre à peine les vœux ; Sou orgueil en rebute autant qu'il s'en présente, Et tout lui paraît bon quand elle en a quarante. Sans faire dçs^amans un si long examen , Il faut aller au but , et le but est Fliynien. L'iîge que vous avez est le temps où l'on charme; Pensez- V.
AKSIKOÉ.
Franchement , votre héron m'alanme j Et mon cœur , inquiet depuis cette leçon, A peur d'être réduit au sort du limaçon. Plus j'entends vos raisons, plus je les trouve bonnes. Il est beau de donner des appuis aux couronnes 5 Je suivrai vos avis.
LAÏS
Le plus tôt vaut le mieux; Lne plante stérile est maudite des dieux. Qu'est-ce qu'une princesse et vertueuse et belle Peut faire de meilleur qu'une fille comme elle, Oui suive son exemple , et qui puisse à sou tour Pour un futur monarque en mettre une autre au jour r On ne peut du beau temps faire un trop bon usage.
AP.SIKOÉ.
Je ne l'écoute pas : elle est folîe.
Ésope.
Elle est sage , Et raisonne si bien sur ce que nous disons Que j'entre avec plaisir dans toutes ses raisons. Quand pour faire des rois le ciel veut que l'on vivej C'est oÔenser les dieux de demeurer oisive ; Et chacun dans l'aïUorane a des remords cuisans D'avoir en bagatelle employé -le printemps. Pardon ; j'ai le malheur d'être un peu ti'op sincère.
ARSISOÉ.
Est-il une vertu qui soit plus nécessaire ?
Plût au ciel qu'à la cour chacun vous ressemblât.
Et que ce fût ainsi que le monde y parlât !