F. JEAN, CHEFS DES PAYSANS ET DES AVENTURIERS
F. JEAN. Vous le voyez, ils viennent pour traiter avec nous. Si chacun s'en était allé à sa maison, ils auraient repris du cœur et nous auraient détruits en détail.
SIMON, le ne dis pas non; mais voyons un peu ce qu'ils demandent.
F. JEAN. Qu'on les fasse entrer.
Entre&t Jean de Bellisle et maî^e Tvàin Langof rant.
F. JEAN. Qui êtes-vous, messires, et que venez-vous demander au conseil suprême des communes?
bELusLE. Très-Ulustre capitauie, je me nomme Jean de Q^Uisle^ cheyalier de rbôtel du roi. \oiei le docte maitie messire Yvain Langoyrani, docteur en droite et nous sommes envoyés par mon redouté seigneur, le duc de Normandie, régent de ce royaume, pour traiter de la paix..
LANGOTBANT. Ç'cst-à-dire, écouter vos plaintes et y foire droit si le cas y échet.
BËUisLE. C'est ce que vous expliqueront ces lettres dont
I).OUS sommes porteurs. H remet des lettres à F. Jean.
lAisGOYRAtiT à Beiiisie. Messire Jean, c'est moi qui dois parler, comme vous le savez. Mon discours est prêt; laissezmoi faire.
BELLisLç bas. Que Dleu y ait paii ! n;iais abrégez, croyezmoi.
LANGOYRANT. Hcm ! hem ! hem !
n 6te son bonnet et salue trois fois, puis se couTre, toasse el ver
trousse ses longues manches.
P. JEAN. Commencez donc, nous écoutons.
LANGOTRANT. Mousicur et messieurs,
Anaxagoras, en son temps, philosophe et physicien de Denys I«% roi de Sicile, interrogé par ledit Denys sur ce qui, à son sentiment^ était le plus utile au honheur d un royaume, répondit qu'il y avait deux choses nécessaires à la félicite publique, et une troisième qui était indispensable.
MORAND à Renaud. Compreuds-tu?
SIMON. Que nous vient-il conter?
LE LOUP-GARou. Est-ce français qu'il parle?
F. JEAN. Au fait, docteur.
LANGOYRANT. Or çà, mousieur et messieurs, (il se découvre) voulez-vous savoir quelles sont ces trois choses? Au sentiment du philosophe Anaxagoras, c'était primo, un bon roi; secutidà, un terroir fertile ; tertio, la paix, id est^ la bonne intelligence entre le roi et son peuple. Mais peut-être, monsieur et messieurs, (u se découvre) que vous m'arrêterez ici, m'objectant que ce savant philosophe susdit, Anaxagoras, n'était qu'un païen mécréant, en ce qu'il adorait les faux dieux, et qu'il était entièrement, et comme disent les Latins nos maîtres, toto cœlo, totà via aberrans en matière de religion^ ignare des commandements de notre sainte
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mère l'Église, et de la doctrine sacrée de notre maître et
Sauveur Jésus-Christ. (Il se découvre et se signe ; le F. Jean et tons les assistants l'imitent.) Or çà, monsieuretmessieUTS, (même geste
jusqu'à la fin) quelle réponse ferai-je, croyez-vous, à votre objection? — Concluante. Et j'argumente ainsi. Hem ! hem ! hem! — Oui, sans doute, monsieur et messieurs, Anaxagoras était un païen mécréant, et comme tel est damné comme im sarment •*. Mais ce néanmoins, monsieur et messieurs, sa réponse au roi Denys, par une permission toute divine, était sage, imà conforme aux saintes Écritures, et je le prouve. — Quomodà? — Sic. Quelles choses sont utUesau bien public? Primo, un bon roi. Or, que dit l'Écriture? a Daminatorhominum^ justus dominator in timoré Dei, «tc- « ut lux aurorœ, oriente sole, manè absque nubibus, ruti" « hU, et sicut pluviis germinat herba de terrd.,, »
LE Loup-GAROU. C'est trop fort !
SIMON. Je crois qu'il nous charme avec des paroles magiques.
smARD. S'il continue, je m'endors tout à fait.
p. JEAN. L'ennuyeux orateur ! Au fait ! au fait !
LANGOYRANT continue au milieu d'un tumulte toujours croissant
Secundo, disait Anaxagoras, un terroir fertile. Pour prouver cela, je ne suis guère embarrassé. Dieu ne dit-il pas à Abraham : c( Je bénirai ta lignée et je lui donnerai la terre « de Chanaan. » Or, quid la terre de Chanaan? sinon un terroir fertile : « Quœ reverà fluit lacté et melle, ut ex his m fructibus... d
SIMON. A bas le docteur !
LE Loup-GARou. Il uous ciisorcelle; je vais l'assommer.
THOMAS. Mettons-le en chair à pâté, s'il ne se tait.
F. JEAN. Parleur impitoyable, ne sauriez-vous nous dire en peu de mots ce que vous avez à nous proposer?
LANGOYRANT. Tout bcau, monsicur et messieurs, je n'en suis encore qu'à mon exorde.
F. JEAN. Eh bien! ton exorde et toi, vous pouvez aller à tous les diables ! (à BeiUsie.) — Et vous, ne sauriez-vous parler clairement et nous expliquer en deux mots ce que celuici ne pourrait dire en vingt mille?
LANGOYRANT à Bellisle. PailOUS.
SCÈNES FEODALES. 88â
ftELLisLE h F. Jean. Très-Yolontiers ; mais d'abord permettez-moi de TOUS demander^ de la part de monseigneur le duc de Normandie^ pourquoi vous avez pris les armes.
F. JEAN. Ne le sait-il pas ? Pourquoi le lion attaque-t-il l'homme? n'est-ce pas parce que Thomme lui fait la guerre? Les vilains de France se sont armés contre les nobles parce que les nobles les traitaient en ennemis.
LANGOYRANT. Laisscz-moi lui répondre ; j'ai de quoi le mettre à quia.
BELLisLE. Non, maître Yvain, ne dites mot. — Mon père^ Yotre réponse est juste; mais pourquoi n'avez-vous pas eu assez de confiance dans la royale bonté de monseigneur le duc pour lui adresser vos doléances? H s'est affligé de ne les point connaître, car il ne désire autre chose que de contenter petits et grands. En France, vous le savez, le roi est le roi du peuple.
F. JEAN. Sire chevalier, voyez-vous cette épée? elle qous a fait rendre justice ; elle a mieux plaidé notre cause qu'une plume d'oie. C'est par elle que nous voulons délivrer tous les serfs de France.
PAYSANS. Oui ! oui ! nous les délivrerons tous !
BARTHÉLÉMY. Et uous voulous que tous Ics Français soient nobles.
LE Loup-GARou. Exccpté les nobles. Chacun à son tour.
BELLISLE. Parla messe, mon révérend père î vous avez là une belle épée de Bordeaux, et vous semblez savoir vous en servir aussi bien que d'une crosse d'abbé. Mais, ne vous en déplaise, ne pourrait-on entrer en accommodement, ne pourrait-on affranchir tous les serfs du royaume sans qu'il fût besoin qu'une moitié de la France égorgeât l'autre moitié?
SIMON. En voici un raisonnable à la fin
THOMAS. On l'entend du moins.
RENAUD. Laissez-le parler.
F. JEAN. Je vois où vous voulez en venir, monseigneur. Mais vous ne nous ferez pas déposer les armes avec vos paroles dorées.
BELLISLE. Écoutez-moi, bonnes gens ; mes chers compatriotes^ écoutez-moi, et vous jugerez si je veux vous trom-
ZU LA JAQUERlfi.
f&t, MamàgûBwr le duc vous engage à exposer ^ù» giiefs Ubresieut et avec fsaiichise ; il y fera ài'ùiA. Tout ce api» vous demanderez, il vous raccordera ; car vous ne demandes ma fue de ju^e, j'ea suis certain.
ix Loup-CABOii. le veux ^œ le roi me fasse baron, ou émm ..
F. JEAN. Silence, Loup-Garou.
REf^AVD. Pim de corvées l franebise eniière!
PAYSANS. Oui, plus de corvées ! Communes ! fraâcfaises I
iti:i.usuE:. Si ce s(Hd là vos demandes, elles seroat satisfeiites sai}ys dil&culté, j'en suis certain. Quand de part «C d'avili on $e parle franchement, on n'a pas de peine à s'esb- |^ë»'e. U vaut mieux s'expliquer en fa^ilie que d'en veiar d'abord aux eow^, lUeu soit loué l voilà la paix faiite. — Étes-voiiAs de bons Français ? — Oui. — Uoqc^ vous ne vou?* lez pas laisser la France aux Anglais? — Non.. — Et si voua liiez vos gentilshommes, ce sont autant de vos soldats q^e vous tue^. C'est l'infanterie qui tue ses genda;rme^* — Lea vilains de France maefoisen pais avec la noblesse, q^ioa^oa nous attaquer ? — Personne. — Qui a le poignet asse? fort pour casser \m» ti^ousse ^ vingt-quatre flèches ? — Personne. •— Sa<i7i$on oiii bien ce grand bommie-là (îi montre le Loup-Garou) s'y donneraient des ampoules. — Défaites lac l^rou^se, UQ( enfant cassera les flèches u^e à une. — S^arez les vilains de la noblesse, l'Anglais tombera sur les uns, et en aviira bon marché, puis sur les autres, et il n'aum pas grand'pe^ie. Uinis, les Français n'ont riep à craindre^ désunis, ils sont exposés auxins^tes du premier veou,
I4E uMjp-GAAOd. Celui-là sait parler.
SIM01S. Faisons uneb(mne paijj^ et soyons \m& !
THOMAS. Faisons la paix !
PAYSANS. La paix ! la paix !
siwABD. Déjà ! les lâches ! Oubliez-vous que nous avims encore à chevaucher tout le pays de îfeaux .qui rego»*ge d'argent?
F. JEAN. Quelles gai^anties nous donnerez-yousen preuve que tout ce que vous nous promettez s'exécutera loyalement?
suiON« Oui, c'est là le point important.
BELLiSLE. Demandez les garanties que vous voudrez... La parole royale... Et puis, vous me faites rire avec vos garanties. N'êtes-vous pas les plus forts? Il y a trois cents vilains contre im gentilhomme. — Faisons une trêve, envoyez des députés au Louvre, et nous arrangerons toi^t pour le mieux.
F. JEAN. Vous demandez une trêve, c'est-à-dire que vous voulez gagner du temps pour rassembler une armée et nous attaquer à votre avantage.
BELLISLE. On dit vrai, les moines sont méfiants ! — Nous n'avons guère envie de lever -la lance une seconde fois. Mais restez en armes, si vous le voulez, pendant la trêve. Seulement ne passez pas l'Oise. Voilà tout ce qu'on vous demande; est-ce trop ?
siWAftD. Non, non ! point de trêve ! il veut gagner du temps, et nous priver du butin que nous avons à faire.
pERDucAS. Passons l'Oise ! allons à Meaux, nous deviendrons tous riches.
BELLISLE. Ces mcssicurs veulent la guerre. Je conçois leurs raisons. Ce ne sont pas leurs châteaux qu'ils pillent; ce ne sont pas leurs blés que leurs chevaux foulent aux pieds. Us savent que, la paix venue, l'aventurier n'est plus qu'un voleur et que la corde l'attend. Tout gentilshommes qu'ils sont, ils pourront bien y venir.
stwABD. Coupons les oreilles à ce coquin.
PERDUCAS. Nous appeler voleurs !
F. JEAN aux aventuriers. Arrêtez, mcssieurs, il a un saufconduit de moi.
SIMON. Ce qu'il dit est vrai. Le pays est dévasté, et l'orge est renchérie de deux sous par boisseau.
BARTHÉLÉMY. Lcs avcnturicrs mettent tout à feu et à sari g.
MORAND bas. Ils sont plus uos enucmis que les nobles.
LE LOUP-GARoo. C'cst Vrai qu'après eux il n'y a rien à prendre.
RENAUD. Pourquoi les avoir appelés dans nos affaires?
p. JEAN. Silence, encore une fois ! Français ou Anglais, nous sonunes tous frères dans la sainte ligue des communes !
MORAND i»s- Oui; comme Abel et Cain,
388 LA JAQUERIE.
siWARDàpart. Ils sont les plus forts^ mais ils me revaudront cela.
BELLisLË. Allons, mes amis, décidez-vous; la paix ou la guerre ?
PAYSANS. La pais ! la paix !
BELLisLE. Ëh bien ! en attendant la paix, faisons une trêve de trois mois, pendant laquelle nous réglerons tous nos différends.
PAYSANS. La trêve ! la trêve ! retournons chez nous ! Il faut faire la récolte.
F. JEAN. Je ne consentirai jamais à trois mois de trêve. Sire ambassadeur, vous ne cachez pas assez vos ruses.
BELLISLE. Je suis accommodaut. Que la trêve soit d'un mois et rien de plus. Êtes-vous satisfait?
PAYSANS. Oui, oui ! c'est un galant chevalier, celui-là.
F. JEAN. Je consens... Nous consentons à la trêve, pourvu que l'on remette la ville de Meaux entre nos mains. Ce sera pour nous une garantie de votre bonne foi.
BELLISLE. Eh ! mes bons amis, il n'y a plus à Meaux que de malheureuses femmes à moitié mortes de peur. Qu'avez-vous besoin d'une ville pour sûreté? Vous aurez des otages tant que vous en demanderez.
siWARD. 11 nous faut avoir Meaux ; c'est plus sûr.
PAYSANS. Ëh ! que nous importe Meaux ?
SIMON. Nous sommes déjà bien assez loin de chez nous«
MORAND. De bons otages suffiront.
PAYSANS. La paix ! la trêve !
F. JEAN aux paysans. Vous le voycz, il vcut nous tromper. 11 nous refuse les garanties que nous lui demandons.
BELLISLE. Je vous l'ai déjà dit, bonnes gens, la comtesse de Meaux est avec ses dames dans la ville. Elle n'a pas ua gendarme à sa suite. C'est une bonne et charitable dame^ vous le savez tous. Au nom de saint Leufroy, votive patron^ laissez-la en paix dans sa ville.
PAYSANS. Qu'on nous donne des otages, et nous serons contents.
F. JEAN. Mais...
PAYSANS. Des otages et la paix ! la paix !
F. JEAN. Or çà, sire chevalier^ quels otages nous donne-
rez-vous pour la sûreté des députés que nous enverrons ?
BELUSLE. Moi d'abord^ ce qui vous prouve que je ne cherche point à vous tromper^ je tiens à mon cou aussi bien qu'un autre. Maître Langoyrant restera aussi, et^ si ce n'est point assez d'un chevalier et d'un docteur, on vous donnera encore deux chevaliers prud'hommes et de renom,
PAYSANS. C'est un loyal chevalier ! la trêve ! la paix!
BELLisLE. Çà, mon père, vous semblée être leur chef ; nlrez-vous point traiter de la paix à Paris?
F. JEAN. Non, monseigneur : je n'aime pas les voyages^ et d'ailleurs votre tête, quand bien même on vous la couperait, n'irait jamais aussi bien sur mes épaules que la mienne.
BELLISLE. Gomme il vous plaira. Envoyez qui vous voudrez; moi, je reste. Âh çà ! vous avez du bon vin ici, je l'espère ?
SIMON. Oui, fort à votre service.
BELLISLE. Â la bonne heure. Je vais faire porter mon bagage à votre camp ,* et puis qu'on me donne du vin, car j'ai assez parlé pour boire.
PAYSANS. Soyez tranquille, gentil chevalier, vous serez bien traité.
F. JEAN. Et surveillé de près.
BELLISLE. Gomme je n'ai nulle envie de vous trahir, je
suis sans inquiétude. n sort ayec Langoyrant.
SIMON. Va à Paris, Morand, tu as le bec affilé.
MORAND. Vas-y toi-même. Le père Jean n'y va pas ; je reste avec lui.
THOMAS. J'irai, moi, si l'on veut. Qu'ai-je à craindre ?
T. JEAN. Vous l'avez voulu, c'est une chose faite. 11 n'y faut plus songer. Maintenant réfléchissez aux demandes que vous voulez faire. Demain nous ferons partir nos députés pour Paris. Au reste, je vous le répète, restons unis : ne nous séparons pas. G'est pendant une trêve et au moment de faire la paix, qu'il faut prendre soin de ses armes.
SIMON. Vous savez que la moitié de nos gens doit s'en retourner dans huit jours pour taire la récolte.
F. JEAN. Et doit revenii* sous les di*apeaux au bout d'une semaine,
tr.C LA JAQUEIUB.
HORAN». On ne Fa pas oublié ; n'ayez pas peur.
F. JEAN. Ce soir^ venez tous à mon logement^ je tous ferai part des conditions que je feux proposer au duc de NorH(iaQdie,
HftlDitcnttouf , excepté Siirard, Perdueas d'Aeuna et Eostaehe de lattcignae
PEMDtGAS; Eh bicu^ Siward! nous allons reâter seuls, fls font la paix.
awARD. Que veux-tu?
EUSTACHE. Cette paîx nous ruine.
«iWAiiD. Moi Je n'ai pas fait la paix. S'ils s'arrïingen!, je Vétouine dam mon fort et je recommence mes courses tomme par le passé.
PERDucAS. Bien dit. D'ailleurs les trêves vont bientôt finir «ntre l'Angleterre et la France; et nous aurons de l'occupation, Dieu aidant;
EUSTACHE. 11 y aura alors de la gloire à gagner^ et de beaux coups de lance à faire.
PEROVCAS. Et dés barons français à rançonner.
sfWARD. Et des villages et des villes à mettre à sae.
PERDUCAS. Bah ! le métier n'est pas encore à laisser.
Ui sortent.