SCÈNE XXXIII
IiA nuileon dane laquelle est fardé Jean de Belliele.
BELLISLE, âttis; SIWARD entrant, une épée sons le bras.
siwÀRD avec hafateur. Yous désirez me parler, messire de Bellisle ?
pELLisLE se leTaût. Oui, messire de Sivrard, depuis longtemps je désirais cette enU"evue; mais prenez un siège, s'il vous plait, car j'ai bien des choses à vous dire. Avant tout, je vous dois des excuses pour certaines paroles offensantes, prononcées indiscrètement par moi, eontre la noble profession d'aventure que vous honorez.
SIWARD. Si vous n'étiez pas notre otage, monseigneur, j'aurais relevé vos paroles comme elles le méritent.
BELUSLE. Quand je parlais ainsi, mon cœur démentait inabouche; mais j'étais chargé de haranguer des vUaiQS|
je devais les flatter et me conformer à leur grossier langage. Vous voyez ma franchise. Ces paroles outrageantes sont bien loin de ma pensée. Sainte Vierge ! moi mal penser des chevaliers d'aventure, ces glorieux soutiens de la chevalerie errante î Encore une fois pardon, et permettes moi d'enchaîner ainsi votre colère et votre bras.
Il lui attache au bras uu riche bracelet*
siwARD. Saint George! que cela est beau ! quel riche travail ! quels beaux iiibis !... Ah ! messire de Bellisle !
Il lui serre afleetueusement la main.
BELLISLE. Je l'ai gagné dans un tournoi; j'avais juré de ne le donner qu'à une bonne lance^ et je vous ai connu pour tel à Niort.
S1WARD. Quoi ! vous n'avez pas oublié le tournoi de Niort?
BELLISLE. Si je l'ai oublié ! Une fête si galante^ tant de belles dames réunies, de si beaux coups de lance ! Nous étions tous deux parmi les tenants, et il m'en souvient, vous étiez si ferme sur la selle, que vous fûtes contraint de mettre pied à terre, pour prouver aux spectateurs que vos armes n'étaient pas vissées au harnais de votre cheval ••*
siwARD. Ce fut là que je perçai le bras du sire de Joigny* On prétendit que je m'étais forfait ^; mais votre oncle, qui était l'un des maréchaux du tournoi, parla si bien en ma faveur, que je fus absous. Sans lui, je perdais mes armes et mon cheval *.
BELLISLE. Or çà, VOUS dîncrëz avec moi, et nous boirons à nos anciens amis, en devisant de beaux faits d'armes.
siwARD. De tout mon cœiu*.
BELLISLE. Et je veux aussi engager votre ami messire Perducas. Quand des chevaliers ne se donnent plus de coups de lance, ce qu'ils ont de mieux à faire c'est de se divertir ensemble.
siWARD. A propos, la trêve va finir. D'où vient que nous ne recevons pas de nouvelles de nos envoyés?
BELLISLE. Je ne puis vous le dire. Leurs prétentions sont tellement ridicules, que je répondrais d'avance qu'ils n'ob* tiendront rien. Mais laissons cela, et, puisque vous voule» bien me visiter, parlons de sujets plus intéressants pour nous autres. Depuis que je suis ici, je n'ai pas eu l'occasion
392 LA JAQUERIE.
d'entretenif un gentilhomme^ et je n'ai pour toute société que trois ou quatre manants^ les plus ennuyeuses gens du monde.
siwARD. A vrai dire, la société des vilains n'est pas trèsamusante pour des hommes comme nous; et sans les gentilshommes anglais et gascons^ je serais déjà mort d'ennui.
BELLisLE. Passe encore si vous étiez bien payés par ces gens-là.
siWARD. Payés ! Croyez-vous donc que notre armée est une armée royale? On partage le butin^ et nous avons notre part; voilà tout.
BELLISLE. Ce n'est pas beaucoup; si vous aviez en tête un corps de gendarmes^ le butin serait bien peu de chose.
siWARD. Je le crains.
BELLISLE. Entre nous^ la guerre va recommencer. Jamais mon redouté seignem* le duc de Noi*mandie n'accordera à ces vilains les conditions extravagantes qu'ils demandent.
siv^ARD. Hum !
BELLISLE. Et alors je vous plains, si votre parti a le dessous, comme je le crois. Le captai de Busch, sous qui vous avez servi, je pense, est revenu d'Allemagne; il rassemble une armée formidable. Les rebelles n'ont que peu de gendarmes à nous opposer. La lutte pouiTait-elle être longtemps douteuse ? Vous vous trouverez mêlé à une foule de paysans rebelles, avec lesquels, permettez-moi de parler avec la franchise d'un soldat, avec lesquels vous n'auries pas dû vous associer.
siwARD. Ils m'ont délivré de ma prison, et je me suis trouvé engagé avec eux avant d'avoir pu réfléchir à ce que je faisais.
BELLISLE. Est-il douc trop tard pour vous désengager?
siwARD. Je ne sais si je commence à vous entendre... mais parlez-moi avec^ la franchise d'un soldat, et je vouô comprendrai mieux.
BELLISLE. Eh bien ! si vous voulez quitter ces vilains révoltés, si vous voulez revenir sous la bannière de votre ancien capitaine, vous pourrez compter sur la reconnaissance de monseigneur le duc.
siwARD. Voilà de belles paroles ; mais ce n'est pas avec
SCÈNES FËODALES. m
des paroles que l'on fait vivre une compagnie. d'aventure.
BELLisLE. Or çà^ que diriez-vous^ si monseigneur le duc de Normandie prenait votre compagnie à son service, pour tout le temps de cette campagne^ avec la paye des gendarmes français, et, de plus, une pension perpétuelle de \ cent écus pom* le capitaine?
* siwARD. Je me déciderais facilement, si j'étais fait banneret. J'ai bien assez d'écuyei^ à mon service pour être fait banneret •*.
BELLISLE. Je puis VOUS promettre ma foi de cbevalier que vous obtiendrez tout cela. Désirez-vous encore quelque autre cbose?
siwARD. Non, en vérité. Vos procédés sont si nobles qu'on ne saurait y résister. Comptez sur moi.
IIb se donnent la main.
BELLISLE. Votre compagnie est, ce me semble, de cinquante lances et de cent archers.
siv^ARD. Cent quarante archers. Les archers ne sont pas précisément à moi, bien qu'ils suivent mon pennon ; mais^ si le captai de Busch commande votre armée, ils me suivront avec joie.
BELLISLE. Voici d'avauce, en beaux florins, la solde d'un mois, et voici cent écus pour vous.
S1WARD après avoir compté. Vous êtes en vérité d'une exactitude surprenante.
BELLISLE. Et ne me donnerez-vous pas en retour un mot d'écrit? ne signerez-vous pas votre engagement?
siwARD. Pour le signer, jamais, car je ne sais pas écrire, mais je ferai la croix et je scellerai de mon sceau, quand il vous plaira.
BELLISLE. A la bonne heure. Dans quelques jom's le captai sera à Meaux, et alors vous passerez de son côté.
SiWARD. Oui, foi de loyal chevalier.
BELLISLE. J'aurais quelques idées à vous communiquer à ce sujet, si je pouvais m'entendre avec vos compagnons les capitaines d'aventure. Je ferai tous mes efforts pour les obliger : j'ai à leur service bon nombre de florins et de no-» blés à la rose.
ëiwARD. Je réponds d'eux comme de moi-mêmç.
IM LA lAQUERIE.
«ELtreLC. Faites que je puisse leur parler. — Quand le temps sera venu de mettre nos projets à exécution^ vous me procurerez une échelle de corde pour sortir dlcî, car la prudence me défend de rester avec ces vilains au mo- Aient où nos getidarmes marchent à leur rencontre.
siWARD. Vous aurez une échelle de cordes; des chevaux et des guides^ si vous voulez.
BELLisLE. Grand merci^ tout ira hien.
siwARD. Je vais vous amener Perducas et me^sire de Landgnac ; je ne doute pas que vous ne soyez content d'eux.
ïÂtitSLC. Aflez donc^ et revenez vite.