‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 38 sur 157 · SCÈNE m · texte numérisé non relu

SCÈNE m

IjS maUon de Mendo.

MENDO seul.

Cette promenade, m'était nécessaire, pour me rafraîchir le sang... et mç préparer à ce dernier sacrifice... 11 faut parler enfin... Insensé que j'étaigî... j'ai, cru. pouvoir lui cacher sa position... ^ tète s'est remplie d'idées chimériques qui. la rendront malheurcvise »à jan^ais... C'est ma faute... L'.éducatioa que je lui ai donnée a nourri ses illusions... J!aurai^ dû, dès son enfance, la mettre dans un couvent. Elle ne m'aurait pa^ connu. Elle aurait embrassé lu, vie religieuse^ sans penser qu'il existât une situation plus douce au monde... Aujourd'hui elle s'est, livrée à une passion folle, que je ne pouiTal chasser de son cœur sans

m INËS MENDO.

le déchirer... Âh! j'ai bien des r^oches à me faire! — Mais ma fille^... c'était le seul ami que je. pouvais avoir au .monde... Je n'avais pas le courage de m'en séparer... Pauvre enfant! il faut qu'elle sache enân la vérité... je vais briser son cœur... mais attendre plus longtemps serait trop dangereux... Elle sentira qu'elle n'a plus d'asile qu'au fond d'un cloître. La voici : rappelons tout notre courage.

iNÉs entrant. Mon papa^ j'ai été bien désobéissante. J'ai vu tout à l'heure Esteban^ et nous avons été nous promener ensemble ; et puis^ don Luis est venu^ et il m'a dit des choses si aimables^ que je ne m'en sentais pas de joie. Esteban a dit qu'il voulait que je fusse sa femme^ don Luis a dit que vous aviez dit que je ferais ce qui me plairait. Est-ce vrai, mon papa? ou ne l'aVez-vous dit que pour rire? Oh ! mon papa, je l'aime tant ! Vous l'avouerai-je? il m'a forcée d'accepter un anneau de fiancée... Je n'en voulais pas d'abord, parce qu'il est trop beau... mais don Luis

l'a voulu absolument... Tenez, le voici... comme il brille!

MENDo. Inès, écoute-moi, c'est peut-être pour la dernière fois que je te parle.

INÉS souriant. Bah !

MENDO. Inès... un homme qui tuerait son prochain serait un être détestable; tous les hommes doivent le haïr. .

INÈS. Oui, mDn papa.

MENDo. Mais si cet homme était forcé par les autres à tuer son prochain?...

iNÉs.« Comment pourrait-on l'y forcer? Op a toujours la ressource de mourir, au lieu de tuer son prochain. Maisque voulez-vous dire?

MENDo après un silence. Ainsi tu as consenti à épouser don Esteban ?... Tu sais que sa famille est une des plus illustres de l'Espagne. L'origine de sa race remonte au temps du saint roi Pelage. Il a pour alliés toute la noblesse de Castille; pour amis tous les grands;.. Crois-tu qu'il ne souffrfra pas quand ses parents et ses amis le railleront d'un mariage si mal assorti? Tu l'aimes... voudrais-tu qu'il eût dans le monde à souffrir des avanies continuelles à cause de sa femme?

ij^Ès. C'était à lui à y penser d'abord... Je descends d'hon^

scènf: iu. . IIS

nêtes lâKoureurs et de vieux chrétiens... Il y a bien des duchesses, m'a dit Esteban, qui, il y a cent ans, étaient de pauvres Morisques... et puis, quand il a commencé à me faire la cour, je lui ai dit qu'il allât en conter aux grandes dames, et qu'il nous laissât en p<fix, nous autres paysannes... mais il m'a montré tant d'amour... tant d'amour! que je suis persuadée qu'il sera plus heureux avec moi qu'avec . une infante d'Aragon.

MENDO. Ce mariage lui fait manquer sa fortune :- y tis-tu songé, Inès?

INÈS, 11 est riche, et puis il pense, comme moi, qu'un peu d'amoilr vaut beaucoup d'or.

MENDO. Une Inès* Mendo épouser un Mendoza ! La tille û'xm laboureur et un grand d'Espagne !

INÈS. L'infant doa Pedro a bien épousé la fille d'un laboureur, qui s'appelait Inès aussi ^, La romance le dit bien. • MENDO. Et tu sais comme cette union fut heureuse. D'ail- . leurs, Inès était la fille d'un laboureur... Sais-tu si don Pedro... Saifr^tu si je suis même un laboureur?

INÈS souriant. Je vois bien qui vous êtes.

MENDO. Non, Inès, tu ne le sais pas!

INÈS. Qu'avez-vous , mon père? Quels yeux, vous me faites!... Je vous affligé. Peut-être voulez-vous dire qu'il y a quelque tache dans notre famille... Peut-être qu'un de nos grands 'pères a fait quelque chose de mal.

MENDO. Et si c'était ton père ?

INÈS effrayée. Cela n'est pas vrai !

MENDO hors de lui. Je tC le dis!

INÈS Jésus, Marie!... Mais cela n'est pas vrai... vous ne dites cela que pour m'effrayer... pour me faire renoncer à ce mainage ; et quand même, qu.el crime si grand avezvous commis qu'il ne soit expié par la vie de pénitent que vous menez dans cette maison ? Vous êtes plus sévère pour vous-même qu'un moine.

MENDO. Pauvre Inès ! la souillure qui est en moi ne te quittera qu'à la mort... Pardonne-moi de te l'avoir transmise! Inès... je ne suis coupable d'aucun crime, et cependant pas un homme ne voudrait être mon ami... M£^ pauvre

114 INÈS MENDO.

Inès!... ils m'ont imposé l'horrible profession de mon père... Je suis le bourreau de Monclar.

11 sort et ferme la porte sur lui.

INÈS seule. J*ai perdu Esteban ! (^lle reste quelque temps dans

faccabiemeni.) Mais VOUS, mon pauvre père ! que je . vous plainjs !.,. Où est-il? il était ici tout à l'heure... car ce n'est point un rêve... il m'a parlé : comment aurais-je pu imaginer cela? Mais cette porte est fermée. Ah! je me souviens*... (Courant à la porte.) Mori père! mon père ! revenez ! je suis toujours votre fille ; venez m'embrasser ! Venez, je veux passer ma vie à vous consoler... Il ne m'entend pas! (Elle frappe à la porte.) Mou père! mou père! vous* me mettez au désespoir. Faut-il que vous aussi, vous m'abandonniez!... Ah! Esteban, Esteban! je t'ai pçrdu.... Toutji l'heure j'étais si heureuse ! En un instant voilà qUe je suis devenue la plus malheureuse des femmes! Hélas! au lieu de me marier, je n'ai plus qu'à me cacher dans quelque trou !...,I1 faudra tout lui dire... car ce serait mal de lui cacher une chose comme celle-là... Encore, s'il ne m'avait pas demandée, j'en aurais moins de regi*et. Il faut tout lui avouer... Mais comment lui dij-ai-je en face : « Esteban, je suis la fille... » Oh ! jamais je n'oserai. Pourtant il faut bien qu'il le sache... Autrement... il reviendrait ici, et cela me ferait encore plus de peine... Ehl)ien ! je lui écrirai... Il ne me reverra plus... je me ferai religieuse, et je penserai toujours à lui... je prierai le bon Dieu pour lui... et je ne déshonorerai pas son noble sang : il le faut.

Rappelons tout notre courage... Je crois que mes larmes m'ont soulagée. Oui, je crois que maintenant je pourrai lin écrire cette lettre... Oh ! que n*ai-je su plus tôt de qui

j'étais la fillé^ Entre Mendo un sac d'argent à la main.

INÈS. Mon père !

MENDO. Inès, voici qui vous appartient. Cet argent est à vous; il vient de votre mère. — Il servira pour vous établir dans la retraite que vous choisirez.

INÈS. mori père ! ne me dites pas de m'en aller. J'ai perdu mon Esteban, ne m'ôtez pas mon père. Laissez-moi passer ma vie à vous consoler^ à vous tenir lieu d'ami.

6CËNF: III. Uh

MENDO pleurant dans les bras dMnès. SeigQCUr ! pOUrqUOi ne'

lui avez-vous pas donné un autre père !

INÈS. Seigneur ! fais que je le conserve longtemps I

MENDo. Tu vois qu'il faut renoncer à celui que tu aimes. Auras-tu le courage de lui éciire pour lui rendre sa promesse?

INÈS. Ouij mon père... je sens que je le dois.

MENDO. Tôt ou tard ils sauront la vérité^ de Talcalde ou d'un autre. Don Esteban est un noble jeune homme. — t Parle avec franchise, et dis-lui... qui tu es.

INÈS. Que je lui. dise !. ..

MENDO. Dis-lui qu'en t'élevant dans l'ignorance de ta naissance, je fus le seul coupable. 11 vaut mieux qu'il l'apprenne de nous que d'un autre.

iNÉs. Eh bien ! s'il le faut, je le ferai. ,

MENDO. Écris-lui sur-le-champ. Je te laisse. il sort.

INÈS seule. Comment m'y prendre?... Oui, dire la vérité sans préambule...- Hélas! c'est encore lui qui m'a donné cet encrier. (Elle écrit.) Peut-être aura-t-il quelque pitié de moi... u Adieu, Inès... » Et toi, mon cher anneau, j'espérais te conserver toute ma vie. Et il faut sitôt nous séparer... Je ne suis plus digne de te porter... Adieu ! adieu!

(EUe le baise à plusieurs reprises.) Entre don Esleban.

DON ESTEBAN. Ma chère Inès, laissez-moi vous rendre vos baisers.

INÈS se sauvant à l'autre bout du théâtre. Ah I

DON ESTEBAN. Ma chèrc Inésille, je vous ai fait peut? Ras^ surez-vous, c'est moi.

■INÈS de même. Quoi !... c'est vous?...

• DON ESTEBAN. Oui, c'est tou amant qui viejat...

INÈS, Je n'ai plus d'amant !... Je suis une malheureuse qu'il faut laisser!.,.

^ DON ESTEBAN. Te laigscT, Inès !.. . Ne me reconnai^-tu pas î

INÈS. S.eigneiu*!... au nom du ciel! laissez-moi! laissezmoi ! il le faut.

DON ESTEBAN «'avançant vers elle. Qu'avez-VOUS ? VOUS me

désespérez. Pourquoi cette frayeur?

INES. Ne me touchez pas l vous allez vous souiller! PQN ESTEBAN, Ce 0)alhem*eu}^ Mendo lui aura troublé l'es»

116 INËS MENDO.

prit ! Il ne me manquait plus que cela. Inès, pas d'enfantillages/., est-ce que vous ne m'aimez plus?

INÈS. Oh si!... c'est plus fort que moi... mais... tenez, prenez ce papier sur cette table, et laissez-moi.

DON ESTEBAN. Allous douc ! pourquoi cette peur de moi!

INÈS. Je ne puis plus vous aimer. .

DON ESTEBAN. Eucore VOS scnipules! vous vous plaisez à me faire «nrager. Voilà pour vous punir, (il rembrasse deiorce.)

INÈS. Ce n'est pas ma faute : vous m'avez embrassée de force ; je n'ai pu vous avertir plus tôt... tenez, voilà qui va

vous instruire... (Elle lui donne la lettre. DonEsteban lit; sa figure s'altère rapidement ; Inès se jette à ses genoux en pleurant. Don Esteban reste quelque temps comme accablé. Tout d'un coup il déchire la lettre, et, se débarrassant avec \i»lence des bras d'Inès, il la fait tomber.)

INÈS. Ah !

DON ESTEBAN la relevant. Jnès ! t'ai-je fait mal?

INÈS. Oh ! vous m'appelez encore Inès ! laissez-moi vous baiser les pieds.

DON ESTEBAN. Malheureusc enfant ! quel crime as-tu donc commis pour te prosterner à mes pieds !

INÈS. Je ne Tai su que tout à l'heure ; et, si Je l'avais su plus tôt... je ne vous aurais pas laissé m'aimer.

DON ESTEBAN. Pauvrc luès ! Et je cesserais de t'aimer ! N'es-tu donc plus la même Inès qui m'a tant charmé ?

INÈS. Je ne pourrai jamais m'empêcher de vous aimer.

DON ESTEBAN. Sots préjugés ! dois-je vous sacrifier mon bonheur? Ombres de mes ancêtres ! je briserai mes armoiries plutôt que de renoncer à cette fille !

INÈS. Vous ne me méprisez donc pas ! vous me ferez mourir de joie. . •

DON ESTEBAN. Je t'aime, je t'aime comme auparavant.

INÈS pleurant. Esteban... non, vous ne pouvez m'aimer, vous êtes un Mendoza.

DON ESTEBAN. Je suis tou amaut... j'aime mieux être ton amant q[u'un gentilhomme.

INÈS. Oh ! je voudrais mourir maintenant ! Je ne déshonorerais pas celui que j'aime.

DON ESTEBAN. Hé! que m'importe l'opinion des hommes? ' vaut-elle Ion amour ? (voyant qu'inès saigne.) Tu saignes, mon

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