SCÈNE VII
que ma cellule touche à celle de la supérieure, et Ton entend chaque mot qui s'y dit. Heureusement que la senora Monique dormait assez bruyamment pour nous rassurer. — Mais, d'ordinaire, voici le lieu de nos rendez-vous. Voistu cette petite bruyère parfumée, ma chère Mariquita'.... Cette nuit, nous étions là tous deux ; je tenais sa main dans la mienne; sa tête était appuyée sur mon sein; je sentais battre l'artère sur sa tempe ; nous étions si fatigués tous deux, tellement accablés de bonheur, que nous ne pouvions parler ; seulement nous soupirions de temps en temps, en regardant le ciel étoile. Nous voyions la croix du sud' s'incliner lentement là devant nous, et de temps en temps une légère brise de la mer faisait tomber sur nos têtes des fleurs d'oranger... Mariquita> que nous étions bien ! Si tu savais quels plaisirs nous donne l'amour ! Je ne conçois pas comment on n'en meurt pas... (Elle cache sa tête sur le cou de dona Maria.) Ah ! Maria, Maria... mais, mademoiselle, vous ne devez pas connaître encore tous ces mystèreslà...*— Tu es trop jeune encore, petite amie. J'ai trois ans de plus que toi, et je ne suis si savante que depuis quelques semaines ; ainsi, tu peux attendre encore : ton temps viendra. — Une seule chose m'inquiète. Nous n'avons pas d'asile ; nous bivouaquons. Comment ferons-nous dans la saison des pluies? Le jardin ne sera pas tenable. Peut-être la cabane du jardinier pourrait-elle nous servir.
DONA MARIA aTCc un sourire amer. Voilà jusqu'oîl Va ta prévoyance... imprudente que tu es! 11 est impossible qu'avant un mois tout ne soit découvert. On verra Fray Eugénie escalader les murs du couvent. — On l'arrêtera; votre intrigue sera connue ; il sera renfermé dans quelque couvent de la Trappe ; toi, on te mettra aux Filles repenties. — Pourquoi ne te sauves-tu pas avec lui? c'est, crois-moi, le parti le plus prudent... c'est la seule chance de salut qui vous reste.
DONA FRANciscA. Hélas ! ma bonne, tu m'effraies ; mais que faire ? Tu oublies que Fray Eugénie n'a presque rien, et que moi je n'ai que ce que je tiens des bontés de mon crand-père. Pour un enlèvement il faut autre chose que de l'amour; il faut ce dont les romanciers ne parlent pas, de
Targent, et beaucoup d'argent. Je te TaTouerai à ma honte, chère Mariquita, quelquefois dans notre chapelle, en regardant cette petite statue de la Vierge ornée de tant de pierreries, une envie violente m'est venue de m'emparer de toutes ces richesses, et de me sauver avoG Eugenio en les emportant. Cette idée-là m'a valu de belles morales d'Eugenio.
DONA MARIA. 11 fallait t'adresser à moi ; tu sais que je suis riche : je puis disposer d'une somme considérable en dépôt chez mon banquier, et j'ai en ma possession des bijoux qui sont, m'a-t-on dit, d'un prix fort élevé.
DONA FRANCiscA. Géuéieuse amie, comme je reconnais là ma bonne Maria ! mais je ne pourrais pas accepter de toi un sacrifice si considérable.
DONA MARIA. Un sacrifice ! de l'argent !
DONA FRANCiscA. Eugcuio ue voudrait jamais accepter de l'argent d'une femme; je le connais trop bien : il est fier et même un peu hautain ; mais voici notre plan. Eugenio ti'availle avec ardeur à son ouvrage sur les Pères dfe l'Église, et du produit qu'il en retirera...
DONA MARIA. Folie ! mes seules boucles d'oreilles en diamants se vendront plus cher que tous les ouvrages qu'il pourra faire.
DONA FRAMciscA un peu piquée. Je ne doute pas que tes boucles d'oreilles en diamants ne vaillent beaucoup d'argent; mais le hvre d'Eugenio est rempli de mérite, c'est un ouvrage qui manquait à la science. 11 le vendi'a ce qu'il voudra... — au moins assez cher pour nous mener jusqu'à la Jamaïque, où nous poumons nous établir. Lui, donnerait des leçons d'espagnol et de latin ; et moi, je broderais et je ferais la cuisine. Oh ! comme cela sera amusant!
DONA MARIA. Oul; mais, avant que cet ouvrage sublime soit terminé, si vous étiez découverts... Accepte mes diamants et pars ; vivez heuieux ensuite... si vous pouvez.
DONA FRANCISCA. Nous uo pouvous rccevoir un présent d'une telle valeur, mon amie ; mais, si tu l'exiges, je demanderai à Eugenio la permission de t'empruiiter assez d'argent pour fréter un petit bâtiment jusqu'à la Jamaïque.
uo.xA MARIA. Je n'ai pas besoin de mes diamants^ je uc