‹ Théâtre de Clara Gazul: comédienne espagnole, suivi de La Jacquerie et de LaChapitre 98 sur 157 · FRÈRE IGNACE, F. GODERAN, F. SULPICE · texte numérisé non relu

FRÈRE IGNACE, F. GODERAN, F. SULPICE

p. IGNACE une lettre à la main. Il s'explique clairement : « Choisissez pour abbé mon cotisin, » nous dit-il. La lettre est pressante, elle est scellée de ses armes, et voici sa croix pour signature *®. Que devons-nous faire ?

F. GODERAN. Ce quc fait le roseau quand lèvent souffle; nous sommes un faible roseau, et Gilbert d'Apremont est plus impétueux que l'aquilon.

F. IGNACE. Oui, Goderan, vous n'êtes pas pour les partis extrêmes ; cependant, il doit vous en souvenir, nous avons juré à feu l'abbé Boniface, à son lit de mort, d'élire frère Jean, son protégé, et depuis n'avons-nous pas confirmé ce serment à frère Jean lui-même ?

F. suLPicE. Voilà de beaux scrupules, ma foi ! Quant à

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moi, j'ai dit tout bas, en front ", en parlant à feu Yahhé ; et puis, d'ailleurs, ce frère Jean n'est qu'un vilain, et ce n'est point un vilain qu'il nous faut pour abbé.

F. IGNACE. Doucement; il est' fort utile à la communauté.

F. GODERAN. Et Gilbert d'Apremont nous est encore plus utile. C'est liotre chien de garde, notre homme d'armes. Croyez-moi, si nous sommes sages, nous nommerons pour abbé frère Honoré, son cousin, comme il le souhaite.

p. suLPiCE. Après tout, ne saurait-ôn se passer de frère Jean ? Est-il donc si utile à cette abbaye ?

F. IGNACE. Sans doute; sa science nous vaut dé bons écus an soieU.

F. suLPtCB. A la bonne heure ; mais il veut tout gouverner, tout faire aller à sa tête. U faisait faire tout ce qu'il vcmlait à feu l'abbé Boniface (Dieu veuille avoir son àme !). 11 est temps que les autres aient leur tour. Enfin, je le répète, nous autres, il nous faudrait obéir à un homme de si bas Ueu !

F. GODERAN. OÙ cst-il maintenant?

F. SULPICE. Dans son laboratoire, entouré de ses cornues. (Ironiquement.) Sa modestie l'empêche d'assister au chapitre où il croit qu'on va le nommer.

F. IGNACE. Et frère Honoré?

F. GODERAN. Belle demande! 11 est dans sa cellule à prier. Il ne fait pas autre chose tant que le joiu* dure.

F. IGNACE, Oui ; et j'ai peur, s'il devient jamais notre abbé, qu'il ne rende notre règle bien sévère. Frère Jean du moins nous laisserait du bon temps.

F. SULPICE. Qui sait? peut-être serait-il pire que l'autre.

F. GODERAN. Voyc^vous, Iguacc, nous avons une ressource avec frère Honoré. U ne s'occupera que de son salut, et cependant vous, Sulpice et moi, nous le mènerons par le nez.

F. SULPICE. Ce qui serait impossible avec frère Jean.

F. GODERAN. Le voici. Je pensais bien qu'il s'impatienterait à nous attendre.

F. JEAN entrant Eh bien! mcs révércuds pères, il y a bien longtemps que vous êtes ici. N'avez-vous encore nen décidé?

SCÈNES FÉODALES. HS

' F. IGNACE à F. Jean. Voici Une lettre de ihessîre d'Apremont qui nous a arrêtés tout court. (U loi donne u lettre.)

F. JEAN après avoir lu. Quoil ne savez-vous quc lui répondre?

F. GODERAN. Mfids c'cst là ce qui est difticile.

F. JEAN. Comment! difficile? Qu'il se mêle de ses affai* res. Sommes-nous donc ses vassaux pour lui obéir? et qu'y a-t-il de commun entre llllustre abbaye de Saint- Leiîfroy et im Gilbert d'Apremont?

F. suLPicE. Si nous nous faisons un ennemi de ce Gilbert d'Apremont, qui nous protégera contre les Anglais^ les Navarrois **, les Tard-Venus ** , et tous les malandrins *♦ qui courent la campagne?

F. GODERAN. Saus parler du Loup-Garou notre voisin.

F. JEAN. Et^ de par saint Leufroy^ quel besoin avons-nous de sa protection? N'avons- nous pas de hautes murailles? Ne sommes-nous pas ici quatre-vingts en état de faire le coup de flèche avec la plus rude compagnie fmnche *•?

F. suLPicE. Vous dites cela, frère Jean, parce que vous avez été soldat ; mais nous autres, nous savons prier, et nous n'aimons pas à faire le coup de flèche. On peut être bon religieux et ne pas savoir faire le coup de flèche.

F. JEAN. Eh bien! si vous craignez les flèches, vous avez Jacques Bonhomme ** qui se battra pour vous : traitez bien Tos serfs, et vous'en ferez des soldats dévoués. Mais laissons cela. Je deviné ce qui vous fait manquer à votre parole ; Honoré, que vous vouiez élire à ma place, est ôls d'un gentilhomme.

F. IGNACE. En vérifé, frère Jean, ce n'est pas là notre motif.

F. GODERAN. Nc sommes-nous pas tous frères ici-bas, et siirtout dans Tabbàye de Saint-Leufroy?

F. JEAN. Allez, quittez ces feintises avec moi, je vous connais trop bien. Vous, Godcran, vous êtes fils d'un hobereau de l'Artois, et vous, Ignace, et vous, Sulpice, vous êtes bâtards de quelque baron, comme vous osez vous en vanter. Vous ne voudriez pas obéir à un fils de vilain comme moi;. Je suis fils de vilain, mais je puis parler de ma aière sans

rougir. n se promène à grands pas, donnant des 9ig»çii 4e ççitr^.

256 LA JAQUËHIE.

F. GODERAN bas à Ignace. Voyez quel caractère violent ! 11 en vient tout de suite aux injures, (a suipice.) Recueillez les votes, il faut en finir.

F. JEAN. Honoré!... frère Honoré, abbé de Saint-Leufroy ! Et croyez-vous qu'il puisse seulement lire sa messe?

F. IGNACE. Ah ! si Ton choisissait un abbé pour la science, fians doute que l'on vous élirait.

F. GODERAN. Mais il faut vivre en bonne intelligence avec ses voisins. La paix avant tout.

F. JEAN. Honoré ! en vérité, cela me fait rire ! Dites-moi, de grâce, est-ce lui qui vous gagnera de l'argent en éblouissant nobles et vilains ? Franchement, qui de vous sait faire des miracles ? Quel autre que moi aurait pu faire la châsse de saint Leufroy qui sue tous les ans le Jour de sa fête? Et la couronne d'épines, qui sait la faire fleurir à Pâques? Ne vous rapporte- t-elle pas cinq cents bons florins par an? Seul j'ai le secret des miracles : sans miracles point de religion dans ce temps-ci, point d'offrandes au tronc de Saint-Leufroy. Tenez, les. dames de Sainte-Radegonde, à dix lieues d'ici, ont une couronne d'épines. £h bien ! comme eUes ne savent pas l'alchimie, elle ne leur rapporte pas un sou.

F. IGNACE. Nous cspérous que vous voudrez bien nous continuer vos bons offices, dans l'intérêt de la religion et de la communauté.

F. JEAN. Vous avez compté sans votre hôte ! Suis-je donc un serf pour travailler pour mes seigneurs?

F.'SULPICE qui a recueilli les TOtes. Toutes leS VOix SOnt pOUT

le frère Honoré ; vos trois votes seuls manquent encore.

F. IGNACE à F. Jean. Vous le voycz, je n'y puis rien. Je vote donc pour le frère Honoré.

F. GODERAN. Et moi dc même.

F. suLPicE. Très-révérends pères en Dieu, par l'inspiration du Saint-Esprit, nous avons nommé à l'unanimité frère Honoré d'Apremont abbé de cette abbaye. Que Notre-Dame et saint Leufroy le prennent en leur garde !

TOUS excepté F. Jean. Amen !

F. JEAN avec un sourire amer. A l'unanimité! je n'ai pas donné mon vote, (a f. suipice.) Powquoi ne me l'aves-vous pas demandé?

F. suLPîCE. Ah ! pardon, c'est un oubli.

F. JEAN. Je donne ma voix au révérend père Sulpice.

F. SULPICE. Grand merci ! mais elle m'est inutile, et frère Honoré n'en est pas moins notre abbé. Allons lui porter les insignes en cérémonie. Mais le voici lui-même. (Entre F. Honoré.) Très-révéreud père, le chapitre assemblé vous supplie humblement de vouloir bien être notre abbé, et d'accepter les insignes de cette illustre charge.

F. HONORÉ. Votre choix aurait pu tomber sur un plus digne ; mais je m'efforcerai de mériter l'honneur que le chapitre veut bien me conférer.

F. JEAN à F. Ignace. Voilà douc cclui qui représentera l'ordre dans un concile "!

F. HONORÉ. Avec Taide du Saint-Esprit, les bègues deviennent éloquents.

F. JEAN ironiquement. Oui, uous verrous dcs miraclcs au prochain concile!

F. HONORÉ. Suivez-moi à l'église, mes pères ; J'ai besoin d'élever au Seigneur ime courte prière d'actions de grâces, et d'ailleurs nous devons nous préparer à la fête de demain.

F. IGNACE à F. Honoré. Mais, su'c abbé, il est temps de souper.

F. HONORÉ. Mon père, il en sera toujours temps.

UN MOINE entrant. Ah! mes pères, vit-on jamais rien de pareil? Bien heureux l'abbé Boniface, qui est mort avant un tel sacrilège !

F. HONORÉ. Qu'est-ce? quel sacrilège? C'est à moi qu'il

faut porter plainte pour obtenir redressement : je suis l'abbé.

I LE MOINE. Hélas ! sire abbé, je suis encore tout tremblant;

, les gendarmes du seigneur d'Apremont viennent d'enfoncer

la porte de la chapelle, pour en arracher Girart le charron

qui s'y était réfugié.

F. JEAN. Violer notre franchise !

F. HONORÉ. Que m'avez- vous dit? votre voix est tellement tremblante, que je vous ai à peine entendu.

LE MOINE. Les gendarmes du sire d'Api'emont ont saisi Girart dans la franchise, aux pieds mêmes de la statue de monsieur saint Leufroyl

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F. IGNACE. Après avoir enfoncé la porte !

F. JEAN aux moines. Vous n'avez quc ce que vous méritez. Vous avez recherché bassement la protection du sire d'Apremont ; voilà comment il vous Taccorde. Adieu les privilèges de notre abbaye ! ah^ ah, ah ! il sort en riant, silence.

F. IGNACE à F. Honoré. Mais, sirc abbé,c*est un excès épouvantable et qui mériterait une excommunication 1 Si les franchises de la chapelle ne sont pas respectées, tous les serfs poursuivis par leurs seigneurs iront se joindre au Loup-Garou.

F. GODERAN. Et d'aillcurs, cela nous ferait perdre le revenu de la franchise, qui n'est pas à dédaigner.

F. HONORÉ après avoir réfléchi. J'en écrirai au ârc d'Aprcmont.

LE MOINE. Mais, sire abbé, il sera trop tard. Le coupe-tête était avec les gendarmes, et Girart est peut-être mort à rheure qu'il est.

F. HONORÉ. Alors nous dirons une messe pour le repos de son âme. Allons à l'église.

Il sort; tous les moines le suivent ; F. Ignace, F. Sulpice, F. Goderaa

restent les derniers.

F. IGNACE. Voilà un mauvais commencement.

F. suLPiCE.Nous y mettrons bon ordre.

F. GODERAN. Nous avotts été un peu vite en besogne, Sulpice ; je commence à le craindre.

F. suLPicE. Vous vous effraycz trop vite. Mais la cloche sonne : nous de\Tions déjà être au chœur.

F. GODERAN. Pourvu quo les actions de grâces ne durent pas trop longtemps; car mon estomac m'avertit qu'il est déjà bien tard. ns sortent.

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