‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 99 sur 159 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

Une chaumière de paysan.

RENAUD, SIMON , JEANNETTE assis autour d'un Ut, sur lequel est une femme morte.

simon. Elle est morte, ma pauvre Élisabeth, et mon enfant est mort avec elle.

jeannette. Elle est morte sans sacrements!

renaud. Maudit soit celui qui Ta fait mourir !

simon. Encore si le bon père Jean était venu assez à temps pour lui donner quelque potion, ou du moins pour la confesser!

renaud à Jeannette. Ma sœur, ne reste pas ici. Ce spectacle n'est pas fait pour une femme*

simon. Oui, va-t'en, Jeannette. Va chez les Morand; ce sont de bonnes âmes et de dignes chrétiens. Ils te recevront bien.

jeannette. Non, je ne la quitterai pas que je n'aie vu jeter de la terre sur sa bière : j'ai du courage aussi. Je veux la coudre moi-même dans son linceul.

simon. Je ne sais si j'aurai de quoi la faire enterrer honorablement.

renaud. Le père Jean dira une messe à moitié prix pour le repos de son àme.

simon. Non, cela ne vaut rien, une messe à moitié prix. Je veux qu'il y ait deux cierges et un drap noir avec un galon de soie. Ma pauvre Élisabeth verra combien je l'aimais.

jeannette. Et moi , je l'envelopperai dans mon beau voile blanc , et on l'enterrera avec. Dussé-je être une année à en filer un autre, on ne dira pas que ma sœur a été enterrée sans un voile blanc.

simon. Bonne sœur! sainte Catherine te le rende'

renaud. Voici le père Jean.

598 LA JAQUEME.

f. jean entrant. Hé bien, mes enfants, la malade? renaud. Elle n'a^plus besoin de vos secours, jeannette. Hélas! mon père, regardez, bien. Est-elle bien

morte? Elle est chaude encore. Il me semble la voir encore

respirer.

f. jean. Non.... tout est fini. Vous m'avez envoyé chercher trop tard , et je n'ai pu venir aussitôt que je l'aurais désiré. C'était l'heure de la prière, et notre abbé ne veut pas que Ton quitte l'église, môme pour un devoir de charité. Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenu plus tôt?

simon. Mon père, c'est qu'elle ne s'est plainte qu'hier au soir. Vous savez combien elle avait de courage.

F. jean. Et ce que l'on m a dit, est-il vrai?

RENAUD. Oui, mon père, c'est le sénéchal qui Ta tuée.

f. jean. Le scélérat!

renaud. Hier, c'était un samedi. C'était jour de corvée, et elle était allée glaner par ordre du baron

f. jean. Glaner! vit-on jamais avarice pareille! voler le pain des pauvres!

jeannette. El faire glaner une femme grosse de huit mois, mon père !

renaud. Elle était très-fatiguée , et elle se reposait un instant sur une gerbe. Le sénéchal arrive, et.... 0 ma pauvre sœurT .

f. jean. Mes enfants , du courage! Dieu ne laissera pas un crime impuni..

simon. Le sénéchal lui a donné un grand coup de pied dans le ventre , à une femme grosse de huit mois !

jeannette. Je l'ai vu de mes yeux. J'étais à côté d'elle. Oh ! le Loug-Garou n'aurait pas fait cela.

simon. D'abord elle ne parut pas s'en ressentir, mais cette nuit elle souffrit beaucoup; ce matin elle est accouchée d'un enfant mort, et elle est morte quand on sonnait pour vêpres.

jeannette. Elle se plaignait toujours d'avoir froid. J'ai mis sa main dans mon sein, et je sens encore comme si j'y avais mis de la glace.

SCÈNES FÉODALES. î99*

simo>. Nous avons récité les* prières des agonisants; nous ne pouvions faire autre chose.

, f. jean. Mes enfants, votre bonne Élisabeth est entrée tout droit en paradis. Quant à son assassin, il faut en avoir justice. J'en parlerai à messire Gilbert.

renavd. Cela serait bien inutile. Jeannette lui a raeonté comment tout cela s'était passé ; mais, comme le sénéchal l'a- . vait déjà prévenu par ses menteries, Jeannette a été durement repoussée, avec des injures que je n'oserais répéter.

F. jean. Tous ces coquins de gentilshommes se ressemblent.

Renaud. C'est bien vrai.

sïmon. Mon père, voudriez-vous dire vous-même la messe pour le repos de son âme? Nous la paierons cinq sou3, car nous voulons qu'elle soit honorable.

F. jean. Gardez votre argent, pauvres gens. Je suis plus riche que vous. Je chanterai sa messe, et, tenez, prenez cet argent; c'est pour vous acheter des habits de deuil.

simon baisant la main de F. Jean. Ah! mon père, vous êtes un ange du ciel 1 Ma pauvre femme , le meilleur prêtre de France te chantera une belle messe !

jeannette. Vous êtes notre sauveur à tous. Sans vous, ce pays serait un enfer,

renaud bas à Simon. Simon?

simon. Quoi?

renaud. Prendrons-nous cet argent?

simon. Oui, certes! Ma pauvre Élisabeth! quelle joie elle aura dans le paradis, quand elle verra que l'on porte son deuil avec des habits neufs.

renaud. Soit! — Simon, il faut aller chez le fossoyeur pour lui commander la fosse. Toi, Jeannette, va chercher ton voile.

simon. Adieu, mon bien bon père Jean, tout le monde saura votre générosité.

jeannette. Elle fera honte à monseigneur.

Elle sort avec Simon.

F. jean. Taisez-vous! je vous l'ordonne. — Allons, Renaud, mon ami , ne te laisse pas abattre par la douleur. Viendra peut-être un temps plus heureux*

300 LA JAQUER1E.

aenaud. Je ne vis que dans, cette espérance.

f. jean. Donne-moi ta main. — Tu as la fièvre, mon garçon; tu es malade.

renaud. Non, je ne suis pas malade.— Mais, avant de partir, dites-moi encore un mot, mon père. — Cette semaine, un frère prêcheur a passé dans ce village ; il a parlé du tombeau de Notre -Seigneur, des païens qui le profanent, et du saint roi qui a gagné la couronne céleste en s'efforçant de le délivrer. , Il a dit qu'on doit imiter un si noble exemple, et courir sus aux païens et aux Sarrasins.

f. jean. Toujours le même sermon 1

renaud. Hé bien, mon père, quelles gens sont les Sarrasins?

f. jean. Des coquins qui ne croient pas en Notre-Seigneur Jésus-Christ,qui adorent Mahomet, et ne veulent pas manger du cochon.

renaud. Mais aussi ce sont des gens cruels qui font endurer mille tourments à leurs esclaves chrétiens?

f. jean. Sans doute; mais pourquoi toutes ces questions? Serais-tu assez sot ou assez désespéré pour aller te faire tuer dans la Palestine? Va, crois-moi , reste dans ton village, et vis en bon chrétien.

renaud. Je ne pense pas au voyage de Palestine, mon père. Mais encore une question : Un homme qui est dur et méchant.... c'est qu'il n'adore pas Jésus-Christ? c'est un païen?

F. jean. Oui; que veux-tu dire?

renaud. Quand même il mangerait du cochon, quand même il ferait semblant d'aller à la messe, cet homme-là, s'il est avare, cruel et méchant, cet homme-là est un Sarrasin, un païen.

f. jean. Il y a, dit-on, de ces coquins-là dans la Provence; que le feu Saint-Antoine les arde 31 !

renaud. J'étais bien aise de comprendre ce que disait le bon frère prêcheur.

• f. jean. Renaud, mon ami, il y a plus d'un païen qui porte une croix sur sa casaque. Adieu! prends courage, et le ciel aura pitié de toi. . ? *

// sort.

renaud seul. Jl s agenouille devant le cadavre. Ma bonne

sœur, ma chère Élisabelh , reçois ici mon serment. Tu seras vengée du méchant, du païen qui l'a tuée. Si personne ne veut m'aider, seul je te vengerai; je te le jure sur ma part du paradis.

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