‹ Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole suivi de La Jacquerie, scènes féodalesChapitre 44 sur 159 · DON ESTEBAN, INÈS · texte numérisé non relu

DON ESTEBAN, INÈS

don esteban. Hé quoi ! vous ne vous corrigerez jamais ! Me répéterez-vous donc toujours les mots de votre village?

inès. Que veux-tu? le vin de la Rioja sent toujours la peau de chèvre ?.

INÈS MENDO.

don esteban. Pouah! le joli proverbe dans la bouche de la baronne de Mendoza! (A part.) J'enrage! •

ines. Tu ne fais que me tarabuster pour des prunes. On n'a pas un instant de repos avec toi.

don esteban se promenant à grands pas. Ah !

inès. Est-ce ma faute à moi, si tu es de mauvaise humeur? Parce que nos voisins nous donnent des tracasseries, c'est moi qui dois en" souffrir î

don esteban. Les insolents! oh! je m'en vengerai!

ines. Aussi , pourquoi les aller déterrer dans leurs gentilhommières, les inviter ici? Gueux comme des rats d'église, et vains comme des paons, ils se croiraient déshonorés s'ils nous témoignaient des égards. Et tout cela à cause de mon pauvre père ! Lui , il a acheté sa noblesse assez cher. Tu dois t'en souvenir, Esteban?

don esteban lui serrant la main. Chère Inès , je ne l'oublierai jamais! Mais, dis-moi, le plus froid des hommes ne se mettrait-il pas en fureur à voir ces petits hidalgos, à mille réaux de rente, arrivant les uns après les autres avec la même histoire? « Mon épouse, madame la comtesse une telle, est indisposée. — Dona une telle est incommodée...» » Et leur insolence méditée pour ton père, et cette affectation de ne jamais t'appeler dona Inès, de ne jamais t'adresser la parole!... Oh! j'étais hors de moi!...

inès. Bon! il fallait en rire!

don esteban. Je ne vois rien de risible là-dedans. Et à propos, tu leur donnais de ton côté ample sujet de rire, avec tes naïvetés et tes mots galiciens ! Et puis, pourquoi dire que tu avais préparé toi-même les pois chiches? Est-ce que tu devrais savoir faire la cuisine?

inès. Dame! tu disais autrefois que je les accommodais si bien....

don esteban. Ils en riront pendant un mois ! Madame la baronne qui épluche des pois chiches 1

inès. Pois chiches ou autres, ils en ont mangé comme gens qui jeûnent souvent chez eux.

don esteban. Eu outre, malgré mille et mille avertisse-

JOURNÉE ï, SCÈNE !. 135

ments, tu n'a? jamais manqué de m'nppcler mon cœur. Y n-t-il rjen do plus ridicule? Cela sent le village d'une lieue.

inès. Méchant! qui croirait qu'autrefois tu me grondais quand je t'appelais monsieur le baron ? Dans la lune de miel, tu m'embrassais toujours quand je t'appelais mon cœur.

don esteban l embrassant . Tu ne peux me donner un nom qui me rappelle de plus doux souvenirs. Mais vois-tu, mon Inès, pour le monde, pour ces hidalgos pelés et impertinents, il nous faut prendre nos grands airs.

inès. Allons, j'y ferai mon possible, mon... mon ami. Mais ne fronce plus tes sourcils, embrassons-nous encore une fois, et que la paix soit faite !

don esteban. Ma chère Inésille, pourrais-je jamais te garder rancune? C'est pour toi, pour toi seule, que j'ai souffert hier. Dieu! quand j'y pense, ma colère se rallume. Ces bégueules, qui ne veulent pas venir dîner chez toi I

inès. Moquons-nous de leurs caquets. Leur sociélé est-elle si agréable qu'il faille la regretter?

Entre un domestique.

LE domestique. Monseigneur, voici deux lettres.

Il sort.

don esteban. Quelle est cette écriture? je ne la connais pas. (Lisant). « Don Gil Lampurdo, y Mello de la Porra, etc., » baise les mains à don Esteban Sandoval, baron de Mendoza, » et l'invite à honorer de sa présence la fête qu'il donne dans » son château de la Porra, mardi prochain, aux dames et aux «seigneurs des environs. » Et il ne t'invite pas! corps du Christ! (Il déchire la lettre.) Il me paiera cher son insolence 1 Vive Dieu! j'en ferai un exemple qui apprendra la politesse à tous les Porra à venir * !

inès. La, la ! mon cher Esteban , tu me fais tant de peine quand tu te mets en colère. Calme-toi, je t'en prie, pour l'amour de moi.

don esteban. Tu ne sais pas ce que souffre un gentilhomme outragé.

inès. Mon cœur !

don esteban. Don Gil ou don diable, je te ferai bien voir!...

136 INÈS MENDO.

inès. Il est trop au-dessous de toi... Mais tiens, lis donc l'autre lettre. C'est amusant de lire des. lettres.

don esteban. Je veux que le misérable! {Lisant l'adresse de la lettre.) Ah !

inès. D'où te vient cette surprise?

don esteban. Cette lettre est de la duchesse de Montalvan. inès. Et tu connais si bien son écriture, que rien qu'en lisant l'adresse tu devines de qui est le billet?

don esteban. Oh! c'est que... oui, je l'ai beaucoup connue... autrefois.

inès. Une ancienne passion ?

don esteban. Hé ! quelque chose comme cela , avant que je te visse.... Mais tiens, lis toi-môme (// lui donne la lettre.)

inès. Voilà de la générosité. (Elle ouvre la lettre et la lui rend sans la lire.) Et voici comment j'y réponds.

don esteban lisant haut. « Cher baron... »

inès riant. «Cher baron... » lis tout bas.

don esteban haut. « Cher baron, je quitte Madrid, ou plutôt » je m'enfûis. Je vais passer en Portugal pour des raisons que » je vous détaillerai, si vous ne craignez pas de vous compro- » mettre en recevant pour quelques heures seulement une » proscrite dans votre château de l'Estramadure. — Vous avez

» donc fait la folie de vous marier, et si le bruit public »

{Il lit bas.) ,

inès. Pour le coup, lisez haut, cher baron.

don esteban feignant de lire. Brr... brr. .. « et si le bruit » public est vrai, vous vous êtes marié. Adieu. Sérafine. »

inès. Oh! tu n'es pas encore assez fin, Esteban.- « Vous » avez fait la folie de vous marier, et si le bruit public est » vrai, vous vous êtes marié. » Est-ce là du style de duchesse? Ma foi, il me semble que moi, j'écrirais une lettre mieux que cela.

don esteban mettant la lettre dans sa poche. C'est une folle. Mais, Inès, elle arrive aujourd'hui, je le suppose; peutêtre tout à l'heure. Allez vous habiller. Je ne serais pas fâché que vous parussiez dans tout votre éclat devant elle. C'est une vieille coquette, et il faut la faire enrager. Tenez, vous êtes pale aujourd'hui; un peu de rouge ne vous irait pas mal.

JOURNÉE ï, SCÈNE I. 1.17

inès. Pourquoi veux-tu me faire mentir? C'est te trompor toi-même. Si tu m'aimes pale comme je suis, qu'ai-je besoin de chercher à plaire à d'autres?

don este ban. Chère Inès! — Mais je serais bien aise qu'ello admirât le choix que j'ai fait.

inès. Eh bien! je mettrai du rouge pour te plaire, mon cœur. Mais s'il faut me parer... je suis si gauche avec ces affiquets!...

don esteban arec impatience. N'allez pas dire aftiquets devant la duchesse! Mon ange, habillez-vous, je vous en prie. Vous ne pourriez avoir l'air gauche, faite comme vous êtes.

// l'embrasse.

inès. Le moyen de résister à vos compliments? Adieu , jo vais dire à ma camariste de me faire bien belle.

Elle sort.

don esteban seul. La duchesse de Montai van vient ici

— Que je suis bon d'être ému!... — Oui, je l'ai aimée... comme tant d'autres... ni plus ni moins. Que m'importe après tout ce qu'elle dira de mon mariage? J'aime Inès.... ses critiques pourront-elles m'empêcher de l'aimer? Je ne serai pas même sensible à ses railleries, j'en suis sûr... Cette femme est maligne et je m'«n suis aperçu déjà.... Ce qui me fâche, c'est qu'elle choisisse justement ce moment-ci pour venir.... Inès n'est pas bien aujourd'hui... elle est pâle... un peu jaune... elle a les yeux battus... diable! et l'autre qui va s'en moquer!... Pauvre Inès!.... Oui, qu'elle me persifle, si elle ose, sur mon mariage!.... Ah! vive Dieu! elle verra comme je recevrai ses plaisanteries... — Elle était bien belle autrefois... cette duchesse. Autrefois, c'est-à-dire il y a cinq ans. C'est elle qui me mit en réputation parmi le beau sexe... c'est pour elle que j'eus mon premier duel... je fus blessé à ce bras, il m'en souvient, et j'allai chez elle tout fier, et tout saignant, me faire panser. Elle attacha les bandes elle-même... et ne voulut souffrir que personne autre prît soin de moi. En posant l'appareil, elle baisa la plaie à plusieurs reprises... elle suça le sang... J'étais jeune alors, et ces baisers me faisaient l'effet d'un fer chaud... Jamais je ne me rappellerai ce moment sans un serrement de cœur!... Ah! don Juan Ramirez. ,

138 INÈS MENDO.

que je vous eus d'obligations pour le coup d'épée que vous me donnâtes I

Entre Mendo, manchot.

mendo. Dieu vous garde, don Esteban 1 Je suis charmé de vous trouver si gai aujourd'hui.

don esteban. Appelez-moi votre fils, si vous ne voulez pas me faire de la peine.

mendo avec embarras. Je suis venu... pour vous faire mes adieux. Je pars....

don esteban. Vous partez? où donc allez-vous? mendo. En Galice... au Ferrol... chez un de mes parents... un frère, que je n'ai pas vu depuis bien des années.

don esteban. Ah! voilà un frère qui vous est venu depuis bien peu do temps. D'où vient que vous ne nous en avez jamais parlé?

mendo. Mais je ne sais

don esteban. Quelque chose vous déplaît ici, et vous détermine à nous quitter.

mendo. Rien, cher Esteban.... mais il faut que je parte.... il le faut....

don esteban. Mais encore, la raison?

mendo. J'ai des affaires en Galice.... •

don esteban. Vous êtes l'homme aux secrets. Mais je crois avoir deviné celui-ci. Vous avez été piqué de l'impertinence de nos gentillàtres d'hier.... vous voulez quitter un pays où vous êtes exposé à de semblables désagréments. Mais restez, mon père, restez , et vous serez satisfait de la vengeance que je prétends en tirer. Je veux les vexer de toutes les manières. Presque tout le pays m'appartient; je les empêcherai de pêcher, de chasser; je leur ferai des procès. Comme gouverneur d'Avis et commandant militaire de la province, je leur enverrai des soldats en logement, quand nos troupes marcheront vers le Portugal 1 ; enfin....

mendo. Et pourquoi vous rendre ainsi malheureux vousmême pour une pure bagatelle? Laissez ces gens avec leurs préjugés ; je les excuse , et je leur cède* Je leur abandonne le champ de bataille ; la victoire doit rester au plus grand nombre.

JOURNÉE ï, SCÈNE I. 139

don esteban. Non, de par le diable î vous ne nous quitterez pas, maintenant que je sais vos véritables motifs. Jamais on ne dira qu'un Mendoza se soit soumis aux caprices de qui que ce soit. Vou3 resterez avec moi , dussé-je voir toute l'Estramadure en armes marcher contre ce château pour vous en chasser.

mendo . Écoutez-moi , don Esteban ; vous avez vu combien j'étais d'abord éloigné de ce mariage. Quand bien môme je n'aurais pas été souillé de l'horrible tache dont la bonté du roi notre seigneur a daigné me laver, j'aurais pensé , cependant, qu'en fait de mariage il faut toujours chercher l'égalité des conditions; non que je sois entiché des préjugés, ou plutôt des opinions communes sur la noblesse et la roture; mais, quand le sort nous a fait naître dans une classe d'hommes, c'est dans cette classe que se trouvent nos liaisons, nos amitiés. Elles se fondent sur mêmes goûts, mêmes mœurs, mêmes idées. Il faut rester là où le bon Dieu nous a placés. Mais, dans notre famille, le ciel en a ordonné autrement. Vous vous êtes allié à un pauvre homme, dont le nom, malgré les grâces de Sa Majesté, sonne mal encore à l'oreille d'un gentilhomme. Vous auriez trop à souffrir pour le faire respecter. Un homme.. . un vieillard qui , par lui-même , n'est pas bien amusant , qui ne vous est utile à rien, qui n'a rien à faire ici, ne doit pas, de gaieté de cœur, condamner à des avanies perpétuelles un galant homme, à qui il est déjà tellement redevable...

DON ESTEBAN. Et moi?...

mendo. Non, Esteban; laissez-moi partir Quant à ma

fille, en vous épousant elle a perdu mon nom. Elle est devenue une Mendoza-, et ce nom peut effacer toutes les taches héréditaires. D'ailleurs, si vous éprouviez quelques insultes à cause d'elle, vous êtes son mari , et vous avez pris l'engagement de la défendre et de la venger, du moment que vous l'avez menée à l'autel. — Mais moi , tant que je resterai auprès de vous, je serai comme un lépreux qui rendra votre maison déserte, et qui vous privera de tous les plaisirs, de toutes les prérogatives auxquelles votre rang dans le monde vous a donné des droits. »

don esteban. Tout ce beau discours est inutile, Mendo; vous resterez. Croyez-vous que votre compagnie ne me soit

140 INÈS MENDÔ.

pas mille fois plus agréable que celle de tous les petits hidalgos de l'Estramadure? Et pour satisfaire leur sot orgueil, je me séparerais d'un ami, d'un pore! Qu'ils aillent tous au diable mille fois!

mendo. Seigneur, vous me confondez. Je suis tellement habitué à recevoir des grâces des Mendoza , que je ne sais comment les refuser. Mais je crains bien que vous n'ayez lieu de vous repentir un jour d'avoir conservé auprès de vous un paysan ignorant, infirme

don esteban le serrant dans ses bras. Ah! cette infirmité me rappelle tout ce que vous avez fait pour moi , mon père ! Pourrai-je jamais m'acquitter de ma dette?

mendo. Ce que j'ai fait....

don esteban. Nous nous vengerons , soyez-en sûr. — A propos, il nous arrive aujourd'hui une belle dame, la duchesse Sérafine de Montalvan. Elle vient de Madrid. Nous nous en-

dimanchons tous pour la recevoir C'est une folie de ma

part mais, de grâce, quittez cet habit brun, et prenez-en

un plus galant.

mendo. Vous avez tort de me retenir.

Il sort,

don esteban seul. Allons , allons ! j'ai fait une bonne action, j'en aurai plus de force pour résister aux séductions de % Séraphine.... — Séductions! vive la modestie!... que l'on se persuade aisément, quand on a fait une pauvre petite conquête, que toutes les femmes ambitionnent l'honneur de vous

subjuguer! — Mais ne serait-il pas plus convenable que

j'allasse au-devant de la duchesse?... Mais peut-être que cela ferait de la peine à Inès. — Après tout, ce-n'est qu'une attention due à toute femme... Pourquoi serais-je moins galant pour une duchesse que pour une bourgeoise? Je cours audevant d'elle ; mais la porte s'ouvre.

un domestique entrant. Monseigneur, une dame dans une voiture à six mules entre en ce moment dans la cour.

Il sort.

don esteban. Je descends a «recevoir. — Que je suis bon d'être ému! comme s'il n'y avait pas cinq ans que je ne l'ai vue, «et cinq ans changent bien une jolie femme.

II sort. Entre Inès avec du+rouge très-mal mis et beaucoup

de diamants.

inès seule. Comme il a couru avec joie au-devant d'elle!... et quand il a reçu sa lettre, il a paru enchanté!.... il n'a pas voulu me la lire tout entière... — Je n'ose lui montrer que cela m'afflige, car, bien sùr, il ne le fait pas exprès. Il m'aime, et je serais ingrate si j'étais jalouse. Cependant, je ne suis qu'une villageoise bien simple et sans belles manières; peut-être se dégoûtera-t-il de moi, quand il mo comparera à une dame de Madrid , pleine d'esprit et de grâces. Mais non, Esteban est trop bon pour cesser de m'aimer. {Voyant entrer la duchesse.) Ah!..... Dieu! qu'elle est belle !

Entre don Esteban donnant la main à la duchesse.

don esteban. Chère Inès, la duchesse Sérafine de Monlalvan. — Madame, permettez-moi de vous présenter la baronne de Mendoza.

la duchesse. Je serai charmée de faire sa connaissance. inès balbutiant. Et moi... aussi.

la duchesse. Quels chemins affreux! Je suis accablée de fatigue. — Ah !

inès. Pourtant vous avez été en voiture.

la ducuesse souriant. C'est pour cela même.

don esteban à la duchesse. Madame, daignez vous asseoir. {Bas à Inès.) Inès, qu'avez-vous donc? — Asseyez-vous.

la duchesse. La baronne a l'air souffrante... Seriez-vous incommodée, madame.

inès. Moi... «madame?

don esteban. Elle s'est fatiguée hier. C'est ce qui vous la fait trouver pâle; ordinairement elle a plus de couleurs.

la duchesse. Avec une aussi belle peau que celle de la baronne, la pâleur n*fest pas un défaut.

don esteban s'inclinant. Oh !

inès! Oh!

la duchesse. Cela est plus distingué.

inès. Madame est bien honnête... mois.,,

149 INÈS MENDO.

la mtfies8r. Madame la baronne est extrêmement jeune.

Elle n'a pas plus de vingt-quatre ou vingt-cinq ans?

inès. J'aurai cinq ans.... qu'est-ce que je dis donc?... j'aurai vingt ans, vienne la Saint-Jean d'été.

la duchesse. Vous n'êtes que depuis peu de temps dans ce château?

don ksteban. Depuis fort peu de temps. Je l'ai pris pour ma résidence à cause du voisinage d'Avis , dont je suis gouverneur titulaire. Je m'attendais peu à l'honneur de vous y recevoir. — Mais dites-moi donc, madame, quelle est cette proscription, comme vous l'appelez, qui vous a conduite aussi loin de la cour? J'espère que ce n'est point une cause trop sérieuse qui vous amène en Estramadure?

la duchesse. Comment, sérieuse ! savez-vous bien, don Esteban, que je suis fugitive dans toute l'acception du mot? Voici mon histoire. Vous le savez, j'avais quelque influence à la cour Le duc de Lerma me consultait quelquefois. Le feu roi m'honorait de ses bontés. Tout d'un coup, Olivarès tombe comme une bombe je ne sais d'où, supplante Lerma auprès du jeune Philippe, et détruit en un instant presque tout mon crédit. Je ne hais rien tant que les tracasseries de cour. Aussi, j'offris généreusement mon amitié au comte-duc; il la refusa avec dédain. Il fallut bien faire la guerre. J'essayai de culbuter le ministère en donnant au roi un confesseur de ma façon, Olivarès lui donna une maîtresse; la maîtresse réussit. Le roi accorda toute sa confiance au ministre Mercure.

inès. Le duc d'Olivarès s'appelle Mercure!... quel drôle de nom!...

la duchesse. Quoi qu'il en soit, Olivarès voulut se venger : il était tout-puissant. Il m'accuse d'avoiwtrempé dans je ne sais quelle conspiration portugaise. Cette malheureuse histoire de Joan de Braganzal... cela n'a pas le sens commun! C'est moi, dit-on, qui viens d'enlever le Portugal à Sa Majesté Catholique. On voulait m'envoyer dans quoique couvent, peutêtre même à Ségovie 4 . Je l'ai su à temps; et, sans attendre l'ordre, je me suis sauvée; j'ai fait tant de diligence, qu'à peine sait-on maintenant mon départ à Madrid. Je vais passer en Portugal... où je serai conspiratrice... puisqu'on veut absoument que je le sois.

bon estbban. Quelle lâcheté l envoyer une dame à la tour

de Ségovie !

ines. Mais... ce confesseur?...

don este ban. Inès, la duchesso a besoin de prendre quelques rafraîchissements, va donner un coup d'œil.

71 lui parle bas. — Inès sort. — Silence.

don estbban. Je ne vous ai pas demandé si vous aviez fait un bon voyage..

la duchesse. Très-heureux... . A propos, le gouverneur d'Avis est votre major ?

don esteban. Oui, madame. Il tient toujours à ce qu'il m'écrit. Mais il y a si peu de soldats dans la province, que je ne puis lui envoyer des secours. — Pourquoi me demandezvous cela?

la duchesse. Pour rien.

don esteban après un silence. Le temps a été

la duchesse. Pourquoi cet air embarrassé? avez-vous quelque chose à me dire?

don esteban affectant de l'indifférence. Non. — Trouvez vous ma femme jolie?

la duchesse. Très-jolie»

don esteban. Elle est malheureusement extrêmement timide, c'est ce qui vous la fait paraître gauche. Vous l'avez déconcertée tout à fait. — C'est à Madrid que vous avez appris mon mariage?

la duchesse. Oui. •

don esteban. Et voulez-vous me dire franchement ce que l'on en pense? *

la duchesse. Franchement?

DON ESTEBAN. Oui.

la duchesse. On le critique généralement, puisque vous voulez savoir la vérité. Cependant nos philosophes de la cour disent que cela est d'un bon exemple. On a fait des chansons, des sonnets, des pointes... que vous dirai-je? Enûn, on pense que vous avez fait une sottise*.. Mais tout s'oublie si vite à • Madrid 1 il y a déjà quelques mois qu'on n'en parle plus.

LNÈS M EN DO.

don esteban. Et vous, madame?... oserai-je vous demander votre opinion, à vous?

la duchesse avec dignité. Don Esteban, il est assez singulier que vous vous adressiez à moi... surtout quand mes conseils vous seraient aussi inutiles qu'ils seraient tardifs.

don esteban. Madame, pardonnez, je plaisantais. Ce qui est fait est fait. Je ne m'en repens pas.

la duchesse après un silence. Don Esteban , je n'ai rien perdu de... de l'amitié que j'avais pour vous. Nous avons été long-temps séparés; mais, si l'un de nous a eu des torts, certes ce n'est pas moi. — Depuis votre départ pour l'armée, je n'ai

don esteban. Ah ! madame, vous m'accablez de honte par vos trop justes reproches.

la duchesse. Moi , don Esteban, j'ai conservé la mémoire de notre ancienne amitié; et, dans ma disgrâce, c'est à vous que j'ai voulu demander un asile. Peut-être

don esteban. J'apprécie avec orgueil cette flatteuse marque de confiance...

la duchesse. Comme votre amie, j'ai été affligée de votre mariage. Comme votre... mais je n'ose prononcer maintenant un nom plus doux que vous me donniez autrefois... j'ai souffert, oui, j'ai beaucoup souffert, de voir mon Esteban entraîné par sa générosité p une extravagance... — pardonnez ce mot à une amie. Un jour, sûrement, il s'en repentira. Je ne considère pas la mésalliance. Une âme comme la vôtre est audessus des préjugés vulgaires. — Je ne parle pas de ce qu'il peut y avoir de repoussant dans le père... c'est au contraire le côté romanesque et séduisant de l'affaire... mais, hélas! je vous vois appareillé pour la vie avec une paysanne sans éducation. A son premier enfant sa beauté disparaît, et c'est alors que l'on sent le prix de l'éducation dans une femme.... Toutefois j'espère encore me tromper! Je n'ai fait qu'entrevoir dona Inès... peut-être avec prévention... avec jalousie... car je parle en femme jalouse, pensez-vous. Oui, je suis jalouse, Esteban, je vous aimais... je vous... Si je vous avais vu uni à une femme pleine de grâces, d'esprit, à une femme, enfin, * faite pour vous, — alors, j'aurais souffert sans doute de perdre un cœur que j'ai possédé... mais du moins j'aurais eu

JOLlOiÉE II, SCÈNE I. 145

quelque consolation à vous savoir heureux, et par votre intérieur et par l'opinion publique. J'aurais dit : 11 ne pouvait être à moi, mais il a trouvé une compagne cligne de lui. {H Ile se détourne en pleurant.)

don estkban. Madame je sens comme je le dois....,

tout ce qu'il y a de flatteur

Entrent Inès et un maitre-d hôtel.

le maître-d'hôtel. Monseigneur est servi.

ines à don Estehan. Il y a un puchero 5 comme tu l'aimes.

la duchesse. Hélas !

Tous sortent.

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