LA JAQUERIE
conrad. Je sais tout cela. C'est celui-là qui s'empoisonna parce que le roi de Perse voulait qu'il se fit Turc.
le précepteur. Précisément; et voulez-vous que je vous entretienne du bon roi Lycurgue de Laconie ?
conrad. Tu n'as jamais que la môme chose à me conter. Je sais l'histoire du roi Lycurgue aussi bien que celle du roi Artus.
le précepteur. Et vous souvient-il de la règle de l'ordre de chevalerie qu'il institua?
conrad. Sans doute ; l'ordre de Sainte-Sparte. -
le précepteur. Quelle mémoire pour un âge si tendre! En vérité, monseigneur, vous en savez plus que moi, et bientôt je serai obligé de prendre vos leçons. Voudriez-vous être un chevalier de Sainte-Sparte?
conrad. Oui dà. Ce qui me plaît dans cet ordre-là, c'est que, si les damoisels dérobaient un pâté ou des . confitures n'importe où, on ne leur disait rien, et c'était pour eux; et puis, comme ils s'amusaient avec leurs serfs! Comment les appelaient-ils déjà?
le précepteur. Des ilotes , monseigneur.
conrad. Ah! oui, des ilotes. Quand je serai grand, et que je serai page, j'irai, comme eux, à la chasse aux vilains.
le précepteur. Quel prodige! il n'oublie rien. Je voudrais bien que monseigneur le baron, qui se moque de l'instruction que je vous donne, fût ici présent pour vous entendre. Retenir jusqu'aux noms les plus barbares! Ah! monseigneur, quel chevalier vous ferez !
conrad. C'est que je ne crains rien. Quand je joue à la bataille avec mes paysans, je ne crains pas cinq ou six petits vilains. A grands coups de bâton je les fais courir comme des lièvres.
le précepteur. Écoutez-moi , monseigneur ; ne soyez pas téméraire. Monsieur le sénéchal a défendu à ces petits vauriens de vous rendre les coups que vous leur donnez ; cependant celte gent est si encline à mal faire, qu'ils pourraient bien un jour avoir l'audace de vous résister. Prenez-y garde.
conrad. Oh. ouiche! Je ne craindrais pas dix mille vilains, moi. Je ne crains que les araignées et les grenouilles.
le précepteur. Je ne demande à Dieu que de vivre assez long-temps pour pouvoir écrire les prouesses que vous ferez un jour. Vous ferez oublier les exploits d'Amadis de Gaule.
Entrent Isabelle et Afarion.
conrad. Ah! voici ma sœur. Bonjour, soeur Isabeau ; donnemoi de ce que lu manges.
Isabelle. Je ne mange rien.
conrad. Tiens, je croyais.... Est-ce que tu n'as rien dans la boîte que mon ami Montreuil t'a donnée?
Isabelle. Gourmand ! tu Te fais mal à force de manger des friandises, et l'on m'a dit que tu dérobes tout ce que tu trouves chez nos pauvres vassaux.
conrad. Est-ce que tout ce qu'ils ont ne nous appartient pas?
Isabelle. Maître Bonnin, vous devriez bien lui donner d'autres leçons.
Entrent d'Apremont et son sénéchal.
d'apremont. Qu'on le pende sur-le-champ ; qu'on le mette en quartiers, et qu'on l'attache à un arbre !
conrad. Quoi donc, papa ?
d'apremont. Ce coquin de Girart, qui avait cru se tirer d'affaire en se sauvant dans la chapelle de Saint-Leufroy.
conrad au précepteur. Vite, mène-moi le voir pendre.
Isabelle. Quelle horreur ! Mon père, défendez-lui d'y aller.
d'apremont. Au contraire, ma fille, un gentilhomme doit de bonne heure s'accoutumer à voir là mort de près, afin qu'il ne soit plus étonné en voyant le sang couler dans un combat l9 .
Isabelle. Mais voir périr un pauvre misérable, désarmé, cela ne peut inspirer que de la cruauté.
d'apremont. Il ne faut pas qu'un homme soit élevé comme une femme.
conrad. C'est' cela; mêle-toi de ta quenouille.
le sénéchal. Monseigneur, si nous attendions à demain pour le pendre? l'exécution se ferait avec bien plus de pompe.
d'apremont. Non; c'est demain la Saint-Leufroy. Il y a trop de paysans oisifs rassemblés, Il faut ménager Jacques
274 LA JAQUERIE.
Bonhomme; depuis quelque temps il gronde quand on le frappe.
le sénéchal. Je vais faire pendre l'homme.
d'apremont. Faites attacher les quartiers quelque part au loin; que Ton n'en ait ni la vue ni l'odeur au château.
conrad. Attendez-moi donc, monsieur le sénéchal.
Sortent Conrad, le précepteur et le sénéchal.
d'apremont se frottant les mains. Ils ont nommé notre cousin abbé. — J'ai fait une bien belle chasse aujourd'hui, et je souperai bien. — El Montreuil, t'a-t-il bien parlé d'amour aujourd'hui ?
isarelle souriant. Hé!... pas plus qu'à son ordinaire.
d'apremont. S'il ne sait pas dire des fadaises comme un troubadour, il sait ce que doit savoir un bon chevalier, et cela vaut mieux. Où est-il maintenant?
isarelle. Dans la salle basse. Tout à l'heure il s'escrimait avec Pierre, de l'épée à deux mains.
d'apremont. Que te disais-je? voilà un vrai gentilhomme! toujours s'exerçant aux armes! N'es-tu pas contente, Isabelle, de voir si galant et si rude champion celui qui doit être un jour ton mari ?
isarelle. Oui, mon père; seulement je voudrais qu'il sût encore mieux tenir son épéo. J'étais à les voir faire sortir du feu de leurs armes, quand Pierre, d'un revers, lui a fait sauter son épée de la main-; peu s'en est fallu qu'elle ne me tombât sur la tcte. Je me suis sauvée bien vite, car à de tels jeux les spectateurs sont les plus exposés.
d'apremont. Cela peut arriver au plus habile. Mais je n'aime pas voir Montreuil s'escrimer toujours avec un simple vilain. N'ai-jo donc pas dans mon château plus d'un gentilhomme qui sache faire des armes? Un jour Pierre peut oublier dans la chaleur d'un assaut le respect qu'il doit à un chevalier.
isarelle. Il est trop bien appris, je l'espère.
d'apremont. Bien appris ! oui, le père Jean en a fait un clerc. Mais sa clergie ao peut lui donner de l'insolence. C'est ime sottise rie donner à un vilain l'éducation d'un chancelier.
Isabelle. Oui, mais vous êtes bien plus coupable que le père Jean. C'est vous, mon père, qui lui avez appris à manier l'épée.
d'apremoxt souriant. Et il a profité de mes leçons. Dans le fait, c'est un bon soldat, et je lui ferai du bien. — Ah! voici Mon treuil.
Entre de Montreuil.
de montreuil. C'est quelqu'un de la bande du Loup-Garou que Ton va pendre?
d'apremont. Presque; c'est leur espion. Ah! vertu Dieu! dans ce temps-ci, il est bien difficile à un gentilhomme de vivre en paix dans son château.
Isabelle. Mon père, j'avais promis à une pauvre femme du village de vous prier...
" d'apremont. Allons ! encore quelque grâce à demander !
Isabelle. C'est qu'elle ne peut payer la taille. Sa vache a été prise par le Loup-Garou, et...
d'apremont. Bah! bah! toutes disent la même chose. A les en croire, il faudrait leur donner de l'argent au lieu de leur en demander...
Isabelle. Mais l'année dernière a été malheureuse, vous le savez, mon père.
d'apremont. Vraiment, Isabelle, c'est vous que je consulterai pour mes affaires ! Que diriez-vous de moi si j'allais me mêler de vos tapisseries ? Eh ! n'ai-je pas eu mes malheurs aussi? Par Saint-George! il faut que je me dédommage de ce que j'ai perdu à Poitiers» 1 . Nous y avons perdu un peu plus qu'à une mauvaise récolte. Qu'en dis-tu, Montreuil?
de montreuil. Ah ! .mes huit mille florins de rançon , combien je vous regrette !
d'apremont à de Montreuil. Plût à Dieu que tu en eusses perdu huit mille autres, et moi dix fois autant, et que nous eussions fcagné la bataille ! notre brave roi ne serait pas prisonnier a Londres au moment où nous parlons. — Allons, ne pensons plus à cela. Que l'on nous donne à laver, et allons souper.
276 LA JAQUEH1E.
Entre un écuyer.
l'écuyer. Monseigneur, un écuyer vient d'apporter cette lettre d'Arras.
d'apremont regardant le cachet. De gueule au lion rampant? c'est de Boëmond de la Source.
Isabelle. Sans doute il vous remercie d'avoir payé sa rançon.
d'apremont. Je pense qu'il a quelque chose de plus important à me demander. Lis-moi cette lettre, Isabelle ; je suis tout aussi ignorant que feu monsieur mon père qui n'a jamais su lire ses prières; mais, par la sainte croix! ce n'est point parmi nos jeunes chevaliers si savants que l'on trouverait son pareil.
isahelle lisant. « A haut et puissant seigneur, noble homme » Gilbert, baron d'Apremont, Bocmond, seigneur de la Source, » son serviteur et ami, salut.
» Au moment où j'avais perdu toute espérance de revoir ja- » mais mon pays, j'ai appris avec autant de surprise que de » reconnaissance... »
d'apremont. De surprise?
Isabelle continuant. « Que tu venais de payer ma rançon, t> et que j'étais libre d'aller me jeter à tes pieds pour... » d'apremont. Se jeter à mes pieds! lis-tu ce qui est écrit?
Isabelle. Oui, mon père... « Pour te remercier autant que » je le puis... »
d'apremont. Passe ces fades compliments et viens-en au fait. Des chevaliers devraient garder ces niaiseries pour les dames.
- Isabelle. La lettre ne contient que des remercîmenls, des protestations d'amitié et de dévouement.
d'apremont prenant la lettre. Voilà bien du papier perdu. Et c'est là ce qu'on apprend avec les clercs ! lîn chevalier s'étonne que son frère d'armes paie sa rançon , et il lui écrit une page pleine de traits noirs pour l'en remercier! De mon temps un chevalier disait à son ami : « Je n'ai point d'argent , donnemoi ta bourse. » Cette franchise de nos pères valait mieux que notre politesse d'aujourd'hui.
Isabelle. Son intention était bonne. Boëmond vous est trèsattaché.
de montreur. Et la somme que vous avez déboursée pour lui méritait des remerciments.
d apremont. Il faut être incapable d'un aciion généreuse pour témoigner sa reconnaissance en termes si pompeux. Mais ainsi va le monde. Les vieilles coutumes se perdent, et avec elles aussi les vertus de nos ancêtres.
Isabelle. N'oublions pas l'ancienne coutume de souper. Je vois l'aiguière qui nous attend là-bas.
©'apremont. Tu as raison, allons souper.
Ils sortent.