LE POETE ET SON JARDINIEU
Quelque chose de g-ai, de plaisant, qui fait rire; Or je ne comprends pas, puisqu'il faut vous le dire^ Gomment vous laites rire en ne riant jamais.
LE POETE
Jamais?
LE JAEDINIER.
Ou rarement.
LE POETE
Je suis sérieux; mais...
LE JARDINIER
Franchement, sérieux est bien voisin de triste; Tenez; vous avez fait... comment donc'^V Optimiste : C'est comme qui dirait Tliomme toujours content ; Moi, je suis bien cet homme; en diriez-vous autant? Yos ouvrages et vous ne vous ressemblez guères; Ici, tous les enfants ressemblent à leurs pères...
LE POETE
Fort bien. Mais tu crois donc la Comédie un jeu, Pour celui qui la fait? Tu te trompes un peu. Puisque nous en parlons, il faut que je t'explique, Mathurin, ce que c'est qa\m Poëte comique.
LE JARDINIER
Très-volontiers.
LE POETE
Écoute.
LE JARDINIER
Allez; j'écoute bien.
LE POETE
Le Poëte comique est un homme de bien, Qui de vices, surtout de travers innombrables, Voudrait tout doucement corriger ses semblables: Ya-t-il d'un magister prendre Pair imposant? Au contraire ; il annonce un spectacle amusant ; On y court. Il présente alors maint personnage; Chacun parle, ou du moins doit parler son langage ; Quelquefois vicieux, ridicule souvent;
Et tel des spectateurs, dans ce tableau vivant, Pour peu qu'il le voulût pourrait se reconnaître, Mais reconnaît plutôt ses voisins, qui, peut-être. Lui rendent la pareille^ aveugles comme lui.
LE JARDINIER
C'est donc comme chez nous? chacun y rit d'autrui.
LE POETE
Oui ; mais tout en riant, au fond la Comédie Marche droit à son but, avec art s'étudie A corriger les sots, les fripons, les méchants: Et n'amusant jamais que les honnêtes gens, Avec l'air du plaisir qu'elle promet et donne^ A le secret d'instruire aussi bien que le Prône...
LB JARDINIER
Je commence à comprendre ; et même, à ces sermons, On ne dort pas, je gage?
LE POETE
Eh! non, quand ils sont bons.
Ce que tu prenais donc pour un vain badinage Est plus rude cent fois que votre jardinage, Veut un plus long travail.
LE JARDINIER
A-t-on rien vu d'égal ?
Vous donnez du plaisir, et n'avez que du mal. Oh! cette comédie est vraiment singulière.
LE POETE
Je crois t'avoir parlé quelquefois de Molière, Mon maître, mon modèle...
LE JARDINIER
Oh! oui, je m'en souvien, Et vous m'en avez lu ; cela m'amusait bien. A ce qu'il me paraît, c'était un habile homme ; Jamais je n'oublîrai son Bourgeois Gentilhomme, Qui veut, à soixante ans^ rapprendre l'alphabet ; Et sa servante!... Enfin, croiriez-vous que Babet,
LK POF/n-: KT SON JAKDINIEH. i(j|
Ouand par hasard encore elle songe à Nicole,
Fait ni plus ni moins qu'elle et rit comme une Iblle?
LE POETE
.Oui?
LE JARDINIER
Ce Molière-là devait être bien gai ?
LE POETE
Il était sérieux au contraire.
LE JARDINIER
Est-il vrai?
LE POETE
Mélancolique même. Au fond du cœur sans doute, Il ressentait ce charme et ces douceurs que goûte L'honnête homme qui voit, qui sent la vérité : Mais rien dans ses discours n'annonçait la gaîté ; Et c'est le seul côté par où je m'en rapproche.
LE JARDINIER
On ne vous aurait pas jadis fait ce reproche ; Car je vous ai connu bien plus gai qu'aujourd'hui.
LE POETE
Peut-être en mon jeune âge : il s'envole; avec lui, L'heureuse insouciance, et l'cnjoûment folâtre. O ! combien le chemin qui conduit au théâtre Est escarpé, pierreux, de ronces hérissé!...
LE JARDINIER
On aplatit, ratisse, arrache.
LE POETE
Eli! oui, je sai Que rien ne te résiste.
LE JARDINIER
Oh ! cela, je m'en pique.
LE POETE
Mathurin, tu n'es pas un Poëte Comique.
C'est le plus rude état qui soit au monde- entier :
Et je retournerais à cet ingrat métier!
J'aimerais mieux sans cesse arracher ronce, ortie... C'en est fait; plus de vers, et plus de comédie.
LE JARDINIER
Plus de vers?.. Oui! que j'aille, en un dépit soudain, Jetant bêche et râteau, crier : Plus de jardin!... Il faut que vous rimiez, comme il faut que je plante. J'ai bien encor pour vous une idée excellente, Mais je n'ose...
LE POETE
Pourquoi?
LE JARDINIER
Sur un sujet pareil.
Il n'est pas trop aisé de donner un conseil.
LE POETE
Parle toujours.
LE JARDINIER
Hé bien, dans le fond de mon âme, Je vous souhaiterais...
LE POETE
Eh ! quoi donc ?
LE JARDINIER
Une femme.
LE POETE
Une femme ?
LE JARDINIER
Oui^ Monsieur; c'est ce qu'il vous fondrait. De l'ennui, du chagrin cela vous guérirait. Ah! l'homme n'est pas né pour vivre solitaire. Vous nous parliez d'un Vieux Celé...
LE POETE
Célibataire?
LE JARDINIER
Ah! oui, vous y donnez une forte leçon Pour que l'on se marie ; et vous restez garçon ! A tous vos beaux discours on ne se fiera guères ! Vous faites des sermons; oui; mais de vos confrères
LK POETK ET SON JARDINIEM. UV.i
Vous suivez donc rcxcmplc, oL comme eux vous trichez; Car vous ne laites pas ce que vous nous prêchez...
LE POETE
Je m'étais déjà fait ce reproche à moi-même.
LE JARDINIER
Il est si doux d'avoir quelqu'un, là, qui nous aime ! Vous avez le cœur bon^ et vous resteriez seul?
LE POETE
J'aurai mes sœurs ; ton fils n'est-il pas mon filleul ?
LE JARDINIER
Ce n'est pas votre enfant.
LE POETE
Les pièces que j'ai faites, Co sont là nos enfants, à nous autres Poètes.
LE JARDINIER
Ceux-là ne disent mot, et ne caressent pas.
Vous aimez à jouer avec les miens. Hélas!
Vous verriez d'un autre œil cette chère campagne,
Si vous la partagiez avec une compagne;
Si vous aviez surtout l'espoir de la laisser
A vos enfants ; alors, soit dit sans vous blesser,
Au lieu de peupliers, vous planteriez des chênes.
Mais bon! je perds mon temps en remontrances vaines.
Vous ne m' écoutez pas ; vous rêvez...
LE POETE
Eh! oui, tien; Je songe à mettre en vers ce naïf entretien.
LE JARDINIER
En vers? C'est trop d'honneur que vous voulez me faire.
LE POETE
Un Poëte, bon homme au fond, quoique sévère,
Boileau..., mais le pourrais-je imiter sans orgueil? .
A su rendre immortel son Jardinier d'Auteuil,
Antoine, en lui parlant dans une belle épître;
A l'immortalité je n'ai pas même titre ;
Mais tu vivras du moins aussi longtemps que moi.
LE JARDINIER. -
C'est tout ce que je veux. MatJmrin peut, je croi, Figurer dans un vers tout aussi bien qu'Antoine. Mes enfants n'auront pas de moi grand patrimoine ; Mais on dira : « leur père, homme franc, sans chagrin, 0 Était le Jardinier du bon... »
LE POETE
Eh ! Mathurin, Qu'importe ce qu'un jour de nous on pourra dire? Soyons heureux et bons; cela doit nous suffire, Mais, adieu ; car tes yeux ont besoin de sommeil.
LE JARDINIER
Bonsoir, Monsieur ; songez à mon petit conseil : Le hameau tout entier par ma voix vous invite,
LE POETE
Hé bien, j'y penserai.
LE JARDINIER
Pensez-y donc bien vite.
Il s'agit du bonheur, et les moments sont chers; Des vers, une femme... !
LE POETE
Oui , commençons par les vers.
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