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Panem et circenses

UNE JOUKiNEE DE PAKIS. |67

J'entre au café : Rentier et Nouvelliste

Lèvent le siéi,''e, et se serrent la main,

Pour s'oublier jusqucs au lendemain.

Le soir, viendront de nouveaux personnages,

Qui. désertant leurs ennuyeux ménages,

Autour d'un poêle épargnent... oui, j'entends,

Lumière, feu, tout, excepté le temps :

Mais, que m'importe? Il sent mieux qu'il existe,

L'Étudiant, l'Homme de Loi, l'Artiste,

Qui, dès l'aurore, arraché de son lit.

Compose, peint, grave, calcule, écrit,

Travaille enfm : si de sa solitude

L'un d'eux s'échappe; il va, changeant d'étude.

Vous contempler, modèles du vrai Beau,

Étudier longtemps un seul tableau,

Se pénétrer d'un art si difficile :

L'autre retourne à ce touchant asile.

Où l'Être, hélas, qui vint au jour privé

D'un double sens, l'a presque retrouvé.

Entend, répond, achève enfm de naître

Et lisant tout dans les yeux de son maître.

L'a, comme moi, béni, sans le nommer.

Tel va revoir ce beau Jardin des Plantes^

Suit pas à pas mille routes savantes.

Va, vient, s'arrête, et ne les quitte enfin,

Que pour aller, dans un trésor voisin.

D'un triple règne observant mille espèces,

Admirer l'ordre autant que les richesses.

Ainsi l'Élève embrasse d'un regard

Belle Nature et chefs-d'œuvres de l'Art;

Chacun au gré de son penchant, on vole

De Cours en Cours, et d'École en École ;

Et trop heureux d'être Écolier toujours!

Je le sens bien : chaque matin, je cours

Rapprendre encor langues romaine et grecque^

Grâces à toi, docte Bibliothèque,

Vaste dépôt, recueil intéressant.

Qui, jusqu'à nous, d'âge en âge, croissant.

Sus, à travers l'incendie et la guerre,

Tous ces fléaux qui désolent la terre, Et conserver et grossir ton trésor.

Où suis-je? 0 Dieu! Muse ! prend ton essor, .

Vole au-dessus de ces publiques pestes,

A l'étranger, même au passant funestes.

Dont le jargon.., vous croyez qu'il s'agit

Des êtres vils, dégradés, dont rougit

Leur propre sexe, et que doit fuir le nôtre :

Scandale affreux! mais je parlais d'un autre;

L'Agioteur, TUsurier ténébreux,

Ces Chrétiens-Juifs sont bien plus dangereux.

Je Tai franchi, ce Perron, si perfide!

J'échappe même au Garrickle homicide...

Ce jeune fou qui le mène, qui part

Gomme l'éclair, va bâiller quelque part :

Le même ennui peut-être attend ces Dames,

Ce long cortège et d'hommes et de femmes

Qui du beau monde annonce le réveil.

Maître et Jokey, couple à peu près pareil,

Plus d'une Hébé, novice cavalière,

Tous, à travers le vent et la poussière,

Volent au Bois célèbre en rendez-vous

Si différents; ceux-ci semblent plus doux :

Aussi je vois nos Belles sous les armes.

C'est en tremblant que j'admire leurs charmes,

Qa'un vent du Nord... imprudente Beauté!

Quel vêtement quilteras-tu, Tété?

Si tes vingt ans bravent la maladie.

Tu pourrais craindre, au moins, d'être enlaidie:

Mais elle fuit, et ne m'écoute pas :

Je m'en console, et porte ailleurs mes pas.

J'approche... ô Dieu! jouissance imprévue!

J'arrive bien, c'est un jour de Revue.

Noble spectacle ! armes, habits, chevaux,

Toutm'éblouit; les hommes sont plus beaux :

Dans tous les rangs, quelle attitude hère!

J'entends déjà la musique guerrière :

Le Général que je viens d'entrevoir,

UNI-: JOUHNlîE DE i'AHIS. WJ

D'un seul coup d'œil^, cFun mot^ l'ait lout mouvoir. De Frédéric un vieux soldat s'écrie :

a Suis-je à Postdain? »... 0 France! ô ina patrie ! Ces jeux de Mars doivent plus que jamais Isous être cliers ; nous leur devons la paix.

Le cœur tout plein de ce bienfait unique,

Je m'éloignai de ce triple Portique,

Que le vulgaire appelle encor Guichet^

Nom qui m'attriste ; et de ce parapet,

Longue boutique, où je marchande un livre

A chaque pas, d'un côté j'aime à suivre,

Mais d'un regard presque respectueux,

Ce Louvre immense, et si majestueux,

Qui règne au loin..., de l'autre la Rivière,

Roulant en paix son onde nourricière.

Bains, Batelets, ces beaux Quais si vivants,

La terre et l'eau, ces deux tableaux mouvants.

Ainsi ma route est une promenade.

Je te salue, auguste Colonnade,

Chef-d'œuvre unique, et pour moi toujours neutl

Me voilà donc sur l'antique Pont-Neuf I Est-il en France et dans l'Europe entière, Lieu plus vivant? O la riche matière, Pour qui saurait, d'un œil vif et perçant, Interroger l'air de chaque passant.

Et deviner son état, sa pensée, Le but secret de sa marche empressée?

Mais pense-t-il, ce Fat toujours errant, Lorgnette en main? ce lourd Chartier, jurant. Injuriant, frappant ses pauvres bêtes?

Et vous surtout, vrais Badauds que vous êtes! Sur ce trottoir, asile des Piétons, (Qui ne nous sauve encor que sur les ponts.) Autour de vous, il s'amasse une foule D'autres oisifs, pour voir... quoi? l'eau qui coule. De mille mains j'accepte, il le faut bien, Papiers secrets; d'autres mains n'offrent rien,

Tout au contraire : à Tétranger qui passe.

D'un air poli, le plus pressé fait place,

Sans s'étonner, surtout depuis un an.

Qu'on soit Anglais, Russe, Turc ou Persan.

Mais au milieu d'un pont où tout conspire

A m'égayer, je regarde et soupire.

D'une pensée on est bientôt distrait

Sur le Pont-Neuf. Cet homme-ci paraît

Un Avocat, car en marchant il plaide.

A chaque pas, jeune ou non, belle ou laide,

Vous rencontrez fen:ime allant et venant,

L'œil éveillé, toujours se dessinant.

Jeune homme en veste, une pipe à la bouche,

Donne le bras à Beauté peu farouche ;

L'aveugle, exprès couché sur le pavé,

Chante à des sourds un éternel Ave.

En mille sens on vous tourne et retourne ;

L'un devant l'autre, un quart d'heure^ on séjourne

En enrageant ; on heurte, on est heurté ;

Et froissé, las, éclaboussé, crotté,

Au bout du pont, qu'à franchir on s'apprête,

De Bœufs encore un troupeau vous arrête.

Mais ma carrière est fournie à moitié ;

Prenons haleine : au sein de l'amitié,

Oui, j'ai besoin de passer quelques heures :

Paix, confiance et joie intérieures,

Là, seulement, le cœur sait vous goûter.

Puis, cher Lecteur, je ne peux tout conter.

Il est un point, surtout, que je dois taire.

Le petit brin d'amour, le doux mystère.

Jolis billets du matin et du soir,

Les rendez-vous, les secrets du boudoir...

J'écris l'Histoire, et non les anecdotes :

Je garderai ces détails pour mes notes.

J'ai respiré, je me sens frais, dispos :

Promenons-nous... aux Boulevards nouveaux ?

Non : désirant que quelqu'un m'accompagne^ .

Je ne dois pas courir à la campagne.

l'iNE .lOrUNKK \)V. PAIUS. 4^\

Vieux Boulevards, vous êtes bien poudreux,

Et trop étroits pour \ui peuple nombreux;

Et, qui pis est, vous n'êtes plus de mode.

Le Luxembourg, sans doute est plus commode,

Mais un peu triste : il m'en souvient encor,

Là, brandissant sa canne à pomme d'or.

Le Nouvelliste, en Prusse, en Allemagne,

Traçait au loin le plan de la campagne :

Il parle ailleurs \ sous maint berceau discret

Et qui n'est plus, là, jadis, on errait,

En répétant..., bigarrure assez drôle.

Son plaidoyer, son sermon ou son rôle.

Longtemps désert, cet antique séjour

Va s'embellir : vous reviendrez un jour,

Riants ébats, toucbantes rêveries...

En attendant, je cours aux Tuileries.

Noble jardin ! et simple et grand ! du seuil De ce Palais, quel superbe coup d'oeil ! Dans le lointain, quelle immense avenue ! L'œil est ravi, l'âme encor plus émue.

Et chaque jour, un chef-d'œuvre nouveau Vient embellir un lieu déjà si beau.

Le croirait-on? la brillante assemblée, Sur un trottoir, dans une seule allée S'entasse; on traîne une queue après soi. Que je déchire, hélas ! bien malgré moi ; L'amateur lorgne ; et portés l'un sur l'autre, Dans ce jardin que dessina Ze Noire Si largement, on n'ose respirer.

Je m'en console, et je m'en vais errer Dans votre sein, riants Champs-Elysées.

Les âmes, là, semblent électrisées Par le plaisir : je vois d'abord, tout près, Un bon papa qui traite à peu de frais, Mais de bon cœur ; la bouteille de bière, Et six gâteaux, pour la famille entière :

i7-2 POESIES FUGITIVES.

Un jeune couple, assis dans ce chalet, Songe bien moins à sa jatte de lait Qu'à se sourire; aimable tete-à-tête!...

N'en disons rien^ car ils ont Tair honnête. Le jeu de Boule a fixé mes regards :

Maint connaisseur accourt de toutes parts : A chaque coup, on approuve, on condamne ; Pour mesurer, tel a prêté sa canne :

Que j'aime à voir cet Invalide adroit, Qui, jeune encor, privé de son bras droit, Tire de l'autre, à trente pas, ou roule Tout doucement, et marche avec sa boule ! Que d'autres jeux! quelle variété D'amusements, de ton et de gaîté !

Les spectateurs font eux-mêmes spectacle : Sur ces gazons, sauvés là par miracle, Se sont groupés Mères, Bonnes, Enfants ; Voyez surtout ces Écoliers ardents, Sauter, courir, et d'une ardeur égale Lancer, attendre et renvoyer la balle.

Courses et jeux me rappellent, hélas!

Mon jeune temps. Le rire et ses éclats, Danse folâtre et bruyantes guinguettes.

Montrent au fond tout un peuple en goguettes : J'aimerais mieux qu'il y fût moins souvent.

Mais, dira-t-on, quand dînez-vous? — Gomment? J'ai dîné ! — Bon ! — En diverses demeures. On peut dîner ici depuis deux heures Jusques à sept : n'en soyons pas surpris : Nous savons bien qu'il est plus d'un Paris. Le bon Marchand, l'Ouvrier, leur voisine, Et le Vieillard fidèle à sa routine.

Et le Savant qui songe à l'Institut, Tel qui surtout dès le matin courut.

Classe nombreuse en son plan obstinée, Dîne au milieu de sa longue journée.

Mais de Paris la brillante moitié.

Qui sourit même à l'autre, de pitié,

UNE JOURNllE DE PARIS. AT.i

Dîne le soir... J'entends qu'ici Ton crie

Au ridicule, à la bizarrerie :

tt C'est tout brouiller, tout confondre. » — Mais non:

Tous ces repas n'ont changé que de nom.

On s'est muni d'un déjeuné robuste ;

C'était dîner : mais... comme tout s'ajuste,

J'espère, moi, que ce dîner bâtard.

Le vrai soupe, commencera plus tard.

Je puis sourire à ces dînes nocturnes ;

Mais j'aime peu tes tables taciturnes,

Restaurateur : être, dans un festin,

Gêné, froissé, sans avoir un voisin 1

On a dîné ! le Théâtre commode, Qui sut toujours se prêter à la mode, Ouvre la nuit ; ce qui dérange un peu L'homme occupé, trop fidèle à son vœu.

Qui la nuit dort, tout le jour étudie, Mais a, le soir, besoin de Comédie.

Français, Bouffons, Vatideville^ Feydeau, Grand Opéra, choisissez : maint tréteau Reçoit nombreuse et belle compagnie :

De Montansier la salle est très-garnie, Quand on déserte et Molière et Regnard : " Le Rire, au moins, s'est sauvé chez Picard.

Mais cependant l'heure fuit et s'envole...

Que dis-je?... heureux, qu'un goût, même frivole,

Nous sauve, hélas! d'écueils plus dangereux!

Dans le pourtour d'un jardin trop fameux.

Ce vrai Bazar, s'il faut que je le dise.

Quelle cohue, et quelle marchandise!...

Mais au sortir d'un aussi mauvais lieu.

Vous conduirai-je à ces maisons de jeu,

Vrai coupe-gorge? Un vil prêteur sur gage,

N'en est pas loin, trop digne voisinage!

Un jeu d'enfer, horrible même* à voir,

Où le plaisir ressemble au désespoir.

L'un s'en retourne avec son gain perfide; L'autre, en chemin, médite un suicide.

Mais changeons d'air : Muse, reposons-nous

Sur des objets plus consolants, plus doux;

Suis-moi, viens voir des mœurs plus épurées,

Des plaisirs vrais et d'aimables soirées.

La fin du jour amène ce repos

Bien acheté; lassé de ses travaux,

Au doux loisir maint Artisan se livre ;

Le Savant même a pu quitter son livre ; '

Le Commerçant aussi s'est renfermé

Dans son ménage et tendre et bien aimé.

Les bons Époux enfin se réunissent :

De vrais amis, que tous les deux choisissent,

Viennent encore animer l'entretien ;

On jouirait, même en ne disant rien.

Plus gais, ailleurs, on rit, on cause, on joue

A mille jeux, innocents, je l'avoue.

Là se prépare entre deux jeunes gens

Un doux hymen ; les pères indulgents

De leur jeunesse eux-mêmes se souviennent :

Quelques parents, quelques amis surviennent ;

L'heureux vieillard fait son petit piquet;

Tous ces enfants par leur joyeux caquet,

Leurs cris, leurs jeux, cassent un peu la tête.

Mais c'est charmant : là, règne un air de fête :

La jeune fille y chante simplement ;

Quelquefois même on y danse, et gaîment.

Mainte famille ainsi s'est endormie

Sans nuls regrets, et dans sa bonhomie.

Gomme le jour, met à profit la nuit.

Longtemps après, c'est-à-dire, à minuit, Des élégants la fine fleur, l'élite.

L'homme du jour, la femme que l'on cite, Tous à regret s'arrachant du miroir, On se demande : « Où passe-t-on le soir ? »

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