XIV INTRODUCTION
monde réel. C'est ce que nous disions tout à Theure : la clarté c{ui règne ici n'est pas la froide et grise lumière des jours prosaïques. Nous ne sommes pas dans le surnaturel et dans la légende; mais nous sommes sur la frontière même de la réalité et de la poésie.
Et c'est bien là, à ces limites indécises, que devait se passer la comédie des Châteaux en Esjiagne, réalisant d'avance ce que demande W. Schlegel : « Montrer la vie commune sous un aspect singulier, et conserver ainsi l'apparence de Tidéal. )>
Le travers que fronde cette comédie n'est un travers que par son exagération. Il n'est justiciable de la satire comique qu'autant qu'il est poussé à l'extrême. Dans la mesure ordinaire, il se confond avec l'espérance et forme le fond de l'existence humaine. Le rêve tient dans notre bonheur bien plus de place que la jouissance. Toujours on dédaigne le présent, et c'est toujours clans l'avenir c[u"on est heureux. Ces vérités ont été si souvent et si bien dites, qu'on se fait scrupule de les redire.
Pour que cette disposition à se forger d'agréables chimères pût devenir un sujet de comédie, il fallait c^u'elle sortit de l'ordinaire et s'accusât avec une vive originalité. Telle nous la voyons chez le jeune d'Orlange. Portée à ce point, elle constitue une véritable aberration d'esprit. Ce personnage évite le certain avec une extrême sollicitude ; l'incertain semble seul lui plaire. Il fuit tout ce qui est ferme et solide, pour marcher dans les nues. Mais ce n"est pas dans les songes qu'il fait tout éveillé que sa manie se caractérise le mieux; c'est dans la manière dont il détourne et transforme immédiatement le sens et la portée do tout ce qui lui arrive de réel. Il ne sait pas voir les choses telles qu'elles sont. Chaque aventure qui lui survient est pour lui le point de départ d'une hypothèse où il s'élance avec impétuosité et qu'il
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mène hardiment jusqu'aux dernières consé([uenoes.
Le vieux d'Orfeuil, au premier mot que d'Orlange lui touche, lui accorde la main de sa iille. Celui-ci s'arrète-t-il à cette bonne fortune? Pas un instant. Aussitôt il se met à arranger son existence suivant des plans grandioses ; il reconstruit le château ; il trace des jardins, etc. Il est provoqué en duel. Austôt il forge un roman avec les conséquences de ce combat; il n"est point occupé d'autre chose. Le combat lui-même ne fixe pas un instant sa pensée. Instruit de la méprise dont il est l'objet, il n'éprouve aucune déception. Un nouveau tableau de riante fantaisie succède aux tableaux qu'il se formait tout à l'heure. Son rôle de rival généreux et bienfaisant lui sourit tout autant que son rôle d'époux et se dessine à ses yeux avec les mêmes charmes.
Il ne faut pas lui faire un grand mérite de son sacrifice. Au fond, il n'a guère envie de prendre un parti décisif; il lui en coûterait d'engager cet avenir qu'il aime à parer de couleurs si changeantes. Le mariage fixe nécessairement le cadre mobile des illusions ; il achève le plus grand rêve de la jeunesse. D'Oiiange rencontre une Henriette ; il se dit : « Heureux qui deviendra son époux ! » et soudain il dévide sa prompte chimère. Mais le lendemain il rencontre des grâces plus séduisantes ou seulement différentes dans une autre jeune fille; il défait s,on premier songe et en recommence un autre. Il sent bien que, si ses vœux se réalisent une bonne fois , il lui sera interdit de recommencer, et c'est ce qu'il craint pardessus tout. Il est donc douteux, son caractère étant donné, qu'il soit très-contrarié de la révélation qui vient détruire ses projets de mariage; aussi n'hésite-t-il pas à faire preuve de magnanimité.
Si Collin d'Harleville avait creusé son sujet, s'il l'avait approfondi avec la sévérité impitoyable de
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Tobservateur, il nous eût montré les suites de ce travers de cœur et d'esprit. Elles ne peuvent manquer d'être désastreuses pour d'Orlange. L'expérience lui réserve de cruelles déceptions. La vie lui apprendra rudement ce qu'il en coûte de ne pas tenir compte de ses réalités impérieuses. Mais le poète n"a montré son personnage qu'à l'heure fugitive où la jeunesse excuse bien des choses, rend aimable la déraison elle-même, et semble défier le chagrin et le malheur. C'est dans ce sens que les Châteaux en Espagne sont une comédie poétique, à la fois vraie et idéale, de celles précisément que certaine critique a reproché à notre littérature classique de n'avoir pas.
Il en est de même de tout le théâtre de Gollin d'Harleville, où il règne un naturel heureux, un talent aimable et un art séduisant. Il plaît par la clarté, il charme par la naïveté, et c'est, en somme, malgré des défauts dont l'auteur est le premier à convenir, une œuvre originale qui n'est peut-être pas estimée à sa valeur.
Les Châteaux en Espagne firent à Collin un dangereux ennemi. Cinq semaines auparavant, le 7 janvier de cette même année 1789, les Comédiens français avaient donné une pièce intitulée le Présomptueux ou VHeureux Imaginaire^ dont l'auteur était Fabre d'Églantine. « Le public oublia qu'une comédie doit être jugée dans son ensemble, et dès le premier acte, quelques expressions, que le goût peutêtre désavouerait, suffirent pour exciter un tumulte qui empêcha d'entendre dix vers du second acte. L'orage fut tel qu'on fut obligé de baisser la toile au troisième acte, et de donner Nanine pour remplacer l'ouvrage qu'on ne voulait pas entendre ' ».