VI NOTICE SUR COLLIN D*HARLEYILLE
le supprima, comme fit la noblesse. L*ayant une fois supprimé, il ne le reprit pas dans sa correspondance ordinaire ; toutefois il ne publia rien qui ne portât la même signature que VOptimiste, et rédition de son Théâtre^ donnée par lui-môme au public en 1805, est signée CoUin d'Harleville.
Gollin d'Harleville est donc son vrai nom d'écrivain, celui qu*a consacré le succès, celui qui de deux noms rapprochés n'en fait plus qu'un, léger, coulant, prononcé d'un seul trait, grâce à la particule. Avoir retranché la particule, si ce n'est pas Tavoirtout à fait défiguré, ce nom bien connu, c'est toujours Tavoir alourdi et déshonoré, comme un vers faux, par un malheureux hiatus : mauvais procédé vis-à-vis d'un versificateur aimable.
Mais, avant d'arriver à notre Gollin d'Harleville, nous en sommes tout simplement au petit Gollin.
Gollin — Jean-François de ses noms de baptême — naquit à Mévoisins, près de Maintenon, dans le département d'Eure et- Loir, le 30 mai 1755.
Son père, Martin Gollin, avait fait ses études de droit, il avait même exercé la profession d'avocat au bailliage de Ghartres ; mais il se lassa vite des dossiers et du barreau. L'herbe est si haute et si verte dans les grandes prairies de la Beauce I les champs l'attiraient, il se fit cultivateur, architecte et jardinier ; il achet de la terre à droite et à gauche, douze arpents à Mévoisins, où il construisit la maison de famille, quelques arpents encore à Harlevillo et ailleurs. G'était un patriarche. Il avait aussi sa petite tribu : onze enfants, dont trois ne firent que se montrer à la vie ; les huit autres, deux garçons et six filles, atteignirent l'âge mûr. Gollin était le huitième des onze. Pour distinguer celui-ci des autres Gollin, le père, suivant l'usage du temps, lui fit un surnom du nom d'une de ses propriétés, la terre d'Harleville ; quant à lui, Martin Gollin, comme il n'était pas un cultivateur de l'ordre commun, qu'il avait la connaissance et la pratique des affaires, qu'il était un arbitre naturel et un conciliateur écouté dans le pays, on l'appelait toujours avec respect M. l'avocat.
Le maréchal duc do Noailles, possesseur du beau château de Maintenon, faisait un cas particulier de Martin Gollin. Il le recevait cordialement, lorsque celui-ci venait au château; il ne dédaignait pas de lui rendre visite, et lui avait donné droit de chasse sur ses terres. La table, à Mévoisins, était donc toujours fournie de gibier^ et la maison, pleine d'enfants, était toujours pleine de joie.
Mais enfin, tout passe, à commencer par l'heureuse enfance. Si peu que l'on doive apprendre d'abord, le moment de l'étude arrive, et c'est bien vite. M. Gollin le père se souvenait trop bien d'avoir porté la robe pour ne pas vouloir que Jean-François se fît
NOTICE SUR COLLIN d'uARLEVILLE. Vil
inscrire à son tour sur le tableau do Tordre. Il s'agissait donc de débuter par Técole ; mais y avait-il seulement une école au hameau^ de Mévoisins? On peut en douter, quand on voit la grand'mère du petit CoUin, madame Artérier, qui demeurait à Chartres, prendre chez elle l'enfant de cinq ou six ans, et le placer dans une école tenue par des Frères de la doctrine chrétienne.
Dire que le petit Collin adorait sa grand'mère, ce n'est pas seulement dire qu'il était reconnaissant, c'est dire aussi que sa grand'mère était bien bonne pour lui. Dire qu'il garda toujours à ses maîtres le plus affectueux souvenir, et que durant toute sa vie il ne rencontrait pas un Frère de leur ordre sans lui ôter respectueusement son chapeau, ce n'est pas seulement dire qu'ils avaient été doux à son enfance, c'est dire aussi qu'il avait été un •bon écolier. On n'aime guère à se rappeler l'école que quand on s'y est attaché par les premiers contentements du succès.
Le petit Collin était courageux. L'hiver, quand le matin est encore de la nuit, il partait de chez sa grand'mère la lanterne à la main, et se piquait d'arriver avant tout le monde à la porte de la classe. Il sut bientôt lire comme les enfants précoces qui devinent les mots sans les épcler. Il apprit à écrire de cette bonne écriture, bien nette et bien lisible, dont il devait un jour se faire une ressource et recopier si lestement ses ouvrages. En attendant, ses heureuses dispositions, son aptitude au travail lui étaient déjà comptées, et il obtenait une bourse, grâce à laquelle, quittant Chartres pour la grande ville, il arrivait ici faire ses études au collège de Lisieux.
Quoiqu'on soit généralement assez prévenu contre les succès scolaires et que, pour certains élèves en efifet, la suite do la vie confirme la parole évangélique : les premiers seront les derniers, les derniers seront les premiers ; il est plus sûr néanmoins de débuter par le premier rang, et le nombre est plus considérable de ceux qui s'y maintiennent que de ceux qui y remontent. Collin était de ceux qui prennent naturellement leur place audessus des autres. Telle qu'il avait eu la sienne à la petite école de Chartres, telle il la retrouva à Paris ; mais bientôt un malheureux et presque tragique accident vint arrêter ses études. Un jour que c'était à lui de faire la lecture pendant le dîner, le dîner fini, — pour les autres — comme il descendait rapidement de la chaire, il fit une chute si terrible qu'on le crut d'abord tué du coup. On le releva dans un état désespéré. Il y eut consultation de médecins. L'arrêt prononcé ne lui laissait que cette triste alternative : la mort ou la folie ; il en appela toutefois, et après six mois de séjour dans sa famille, il rentrait guéri à son collège.