‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 110 sur 409 · EMILIE, FULVIE · texte numérisé non relu

EMILIE, FULVIE

EMILIE

JeTai juré, Fulvie, et je le jure encore, Quoique j'aime Cinna, quoique mon cœur Tadorc, S'il me veut posséder, Auguste doit périr; Sa têle est le seul prix dont il peut m'acquérir. Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.

FULVIE

Elle a pour la blâmer une trop juste cause; Par un si grand dessein vous vous faites juger Digne sang de celui que vous voulez venger; Mais encore une fois souffrez que je vous die Qu'une si juste ardeur devrait être attiédie. Auguste, chaque jour, à force de bienfaits, Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits; Sa faveur envers vous paraît si déclarée, Que vous êtes chez lui la plus considérée; Et de ses courtisans souvent les plus heureux Vous pressent à genoux de lui parler pour eux.

JiMILIE.

Toute cette faveur ne me rend pas mon père ; Et, de quelque façon que Ton me considère, Abondante en richesse, ou puissante en crédit, Je demeure toujours la fille d'un proscrit. Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses*, D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses : Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr.

i28 CINKA.

Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.

Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage;

Je suis ce que j'étais, et je puis davantage,

Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains

J'achète contre lui les esprits des Romains;

Je recevrais de lui la place de Livie

Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.

Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,

Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.

FOLVIE.

Quel besoin toutefois de passer pour ingrate? Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate? Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli Par quelles cruautés son trône est établi ; Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes, Qu'à son ambition ont immolés ses crimes, Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs. Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre! Qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre; Remettez à leurs bras les communs intérêts, Et n'aidez leurs desseins que par des vœux secrets.

iEMILIE.

Quoi I je le haïrai sans tâcher de lui nuire? J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire? Et je satisferai des devoirs si pressants Par une haine obscure et des vœux impuissants? Sa perte, que je veux, me deviendrait amère. Si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père; Et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas, Qui, le faisant périr, ne me vengerait pas. C'est une lâcheté que de remettre à d'autres Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres. Joignons à la douceur de venger nos parents La gloire qu'on remporte à punir les tyrans. Et faisons publier par toute l'Italie : « La liberté de Rome est l'œuvre dVEmilie; « On a touché son âme, et son cœur s'est épris; « Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix. »

Page 1