‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 118 sur 409 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême, Le grand César mon père en a joui de même; D'un œil si différent tous deux l'ont regardé, Que Tun s'en est démis, et l'autre l'a gardé; Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille, Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville; L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat A vu trancher ses jours par un assassinat. Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire, Si par l'exemple seul on se devait conduire : L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur; Mais l'exemple souvent est un miroir trompeur; Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées N'est pas toujours écrit dans les choses passées; Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé, Et par où Tun périt," un autre est conservé.

Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine- Vous, qui me tenez lieu d'Agrippé et de Mécène, Pour résoudre ce point avec eux débattu, Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu : Ne considérez point cette grandeur suprême, Odieuse aux Romains et pesante à moi-même; Traitez-moi comme ami, non comme souverain ; Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main : Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique, Sous les lois d'un monarque, ou d'une république; Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen Je veux être empereur ou simple citoyen.

GINNA.

Malgré notre surprise et notre insuffisance, Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance. Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher De combattre un avis où voussemblez pencher; Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire, Que vous allez souiller d'une tache trop noire, Si vous ouvrez votre âme à ces impressions Jusques à condamner toutes vos actions.

On ne renonce point aux grandeurs légitimes; On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes ;

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Et, plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis. Plus qui Ibse quitter le juge mal acquis. N'imprimez pas, seigneur, cette honteuse marque A ces rares vertus qui vous ont fait monarque; Vous Fêtes justement, et c'est sans attentat Que vous avez changé la forme de TÉtat. Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre; Vos armes Font conquise, et tous les conquérants, Pour être usurpateurs, ne sont pas des tyrans; Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces, Gouvernant justement, ils s'en font justes princes : C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui Condamner sa mémoire, ou faire comme lui. Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste, César fut un tyran, et son trépas fut juste, Et vous devez aux dieux compte de tout le sang Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang. N'en craignez point, seigneur, les tristes destinées; Un plus puissant démon veille sur vos années : On a dix fois sur vous attenté sans effet, Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait. On entreprend assez, mais aucun n'exécute ; Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute; Enfin, s'il faut attendre un semblable revers. Il est beau de mourir maître de l'univers. C'est ce qu^n peu de mots j'ose dire; et j'estime Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

MAXIME

Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver

L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver,

Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,

Il a fait de l'État une juste conquête;

Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter

Le fardeau que sa main est lasse de porter;

Qu'il accuse par là César de tyrannie,

Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie,

Rome est à vous, seigneur, l'empire est votre bien; Chacun en liberté peut disposer du sien;

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