‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 159 sur 409 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

Et par un sacrifice en rendre hommage aux dieux.

0 ciel! en quel état ma fortune est réduite!

ALBIN

Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite, Et j'ai couru, seigneur, pour vous y disposer.

FÉLIX

Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser; L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose, C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.

PAULINE

Cela pourrait bien être; il m'aimait chèrement.

FÉLIX

Que ne permettra-t-il à son ressentiment? Et jusques à quel point ne porte sa vengeance Une juste colère avec tant de puissance? Il nous perdra, ma fille.

PAULINE

Il est trop généreux.

FÉLIX

Tu veux flatter en vain un père malheureux;

Il nous perdra, ma fille. Ah ! regret qui me tue

De n'avoir pas aimé la vertu toute nue!

Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi;

Ton courage était bon, ton devoir l'a trahi :

Que ta rébellion m'eût été favorable !

Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable!

Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui

Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnait sur lui;

Ménage en ma faveur l'amour qui le possède,

Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.

PAULINE

Moi! moi! que je revoie un si puissant vainqueur Et m'expose à des yeux qui me percent le cœur! !\Ion père, je suis femme et je sais ma faiblesse; Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse Et poussera sans doute, en dépit de ma foi, Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point.

194 POLYEUCTE

FÉLIX

Rassure un peu ton âme.

PAULINE

11 est toujours aimable, et je suis toujours femme; Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu, Je n'ose m'assurer de toute ma vertu.

Je ne le verrai point.

FÉLIX

Il faut le voir, ma fille, Ou tu trahis ton père et toute ta famille.

PAULINE

C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez; Mais voyez les périls où vous me hasardez. /

FÉLIX

Ta vertu m'est connue.

Elle vaincra sans doute; Ce n'est pas le succès que mon âme redoute : Je crains ce dur combat et ces troubles puissants Que fait déjà chez moi la révolte des sens; Mais, puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime, Souffrez que je me puisse armer contre moi-même, Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.

FÉLIX

Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir;

Rappelle cependant tes forces étonnées

Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.

PAULINE

Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments Pour servir de victime à vos commandements.

Page 1