‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 160 sur 409 · SÉVÈRE, FABIAN · texte numérisé non relu

SÉVÈRE, FABIAN

SÉVÈRE

Cependant que Félix donne ordre au sacrifice, Pourrai-je prendre un temps à mes vœux si propice? Pourrai-je voir Pauline et rendre à ses beaux yeux L'hommage souverain que Ton va rendre aux dieux? Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène, Le reste est un prétexte à soulager ma peine; Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés Que je viens immoler toutes mes volontés.

FABIAN

Vous la verrez, seigneur.

SÉVÈRE

Ah! quel comble de joiel Cette chère beauté consent que je la voie ! Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir? Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir? Quel trouble, quel transport lui cause ma venue? Puis-jetout espérer de cette heureuse vue? Car je voudrais mourir plutôt que d'abuser Des lettres défaveur que j'ai pour l'épouser; Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle : Jamais à ses désirs mon cœur ne fut rebelle; Et, si mon mauvais sort avait changé le sien. Je me vaincrais moi-même, et ne prétendrais rien.

FABIAN

Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire.

SÉVÈRE

D'où vient que tu frémis, et que ton cœur soupire?

196 POLYEUCTE

Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point.

FABIAN

M'en croirez-vous, seigneur, ne la revoyez point; Portez en lieu plus haut Thonneur de Tos cafejses : Vous trouverez à Rome assez d'autres maîtresses ; Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur, Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.

SÉVÈRE

Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale! Que je tienne Pauline à mon sort inégale! Elle en a mieux usé, je la dois imiter; Je n'aime mon bonheur que pour la mériter. Voyons-la, Fabian, ton discours m'importune; Allons mettre à ses pieds cette haute fortune : Je l'ai dans les combats trouvée heureusement, En cherchant une mort digne de son amant ; Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne, Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.

FABIAN

Non; mais, encore un coup, ne la revoyez point.

SÉVÈRE

Ah! c'en est trop; enfin éclaircis-moi ce point; As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée?

FABIAN

Je tremble à vous le dire; elle est...

SÉVÈRE

Quoi?

FABIAN

Mariée.

SÉVÈRE

Soutiens-moi, Fabian ; ce coup de foudre est grand, Et frappe d'autant plus, que plus il me surprend.

FABIAN

Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage?

SÉVÈRE

La constance est ici d'un difficile usage; De pareils déplaisirs accablent un grand cœur; La vertu la plus mâle en perd toute vigueur; Et, quand d'un feu si beau les âmes sont éprises,

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