‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 269 sur 409 · ACTE II, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE V

DORANTE

Dans Poitiers...

GÉRONTE

Parle donc et te lève.

DORANTE

Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.

GÉRONTE

Sans mon consentement?

DORANTE

On m'a violenté :

Vous ferez tout casser par votre autorité; Mais nous fûmes tous deux forcés à Thyménée Par la fatalité la plus inopinée...

Ah ! si vous le saviez !

GÉRONTE

Dis, ne me cache rien.

DORANTE

Elle est de fort bon lieu, mon père; et, pour son bien, S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite . . .

GÉRONTE

Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite. Elle se nomme?

DORANTE

Orphise ; et son père, Armédon.

GÉRONTE

Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom. Mais poursuis.

DORANTE

Je la vis presque à mon arrivée.

Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée. Tant elle avait d'appas, et tant son œil vainqueur Par une douce force assujettit mon cœur ! Je cherchai donc chez elle à faire connaissance ; Et les soins obligeants de ma persévérance Surent plaire de sorte à cet objet charmant, Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant. J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes, Et j'étendis si loin mes petites conquêtes, Qu'en son quartier souvent je me coulais sans bru^'*

Pour causer avec elie une part de la nuit.

Un soir que je venais de monter dans sa chambre (Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre, Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé), Ce soir même son père en ville avait soupe ; Il monte à son retour, il frappe à la porte : elle Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle, Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art !) Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard. Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue : Il se sied; il lui dit qu'il veut la voir pourvue; Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir. Jugez combien mon cœur avait lors à souffrir! Par sa réponse adroite elle sut si bien faire, Que sans m'inquiéter elle plut à son père. Ce discours ennuyeux enfin se termina ; Le bon homme partait quand ma montre sonna; Et lui, se retournant vers sa fille étonnée : « Depuis quand cette montre? et qui vous l'adonnée? « — Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer, « Dit-elle ; et veut ici la faire nettoyer, « N'ayant point d'horlogiers au lieu de sa demeure : « Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure. « — Donnez-la-moi, dit-il,j'enprendraimieuxle soin.» Alors pour me la prendre elle vient en mon coin : Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce, Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse. Fait marcher le déclin : le feu prend, le cou part, Jugez de notre trouble à ce triste hasard. Elle tombe par terre; et moi, je la crus morte. Le père épouvanté gagne aussitôt la porte; 11 appelle au secours, il crie à l'assassin : Son fils et deux valets me coupent le chemin. Furieux de ma perte, et combattant de rage, Au milieu de tous trois je me faisais passage. Quand un autre malheur de nouveau me perdit; Mon épée en ma main en trois morceaux rompit. Désarmé, je recule et rentre : alors Orphise, De sa frayeur première aucunement remise,

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