‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 369 sur 409 · ACTE II, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE I

Et que d'un front ridé les replis jaunissants Trouvent l'heureux secret de captiver les sens.

VIRIATE

Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte : Il hait des passions l'impétueux tumulte; Et son feu, que j'attache aux soins de ma grandeur, Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur. J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre Qui soutient un banni contre toute la terre; J'aime en lui ses cheveux tout couverts de lauriers, Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers, Ce bras qui semble avoir la victoire en partage : L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour Tâge : Le mérite a toujours des charmes éclatants; Et quiconque peut tout est aimable en tout temps.

THAMIRE

Mais, madame, nos rois, dont l'amour vous irrite. N'ont-ils tous ni vertu, ni pouvoir, ni mérite? Et dans votre parti se peut-il qu'aucun d'eux N'ait signalé son nom par des exploits fameux? Celui des Turdetans, celui des Celtibères, Soutiendraient-ils si mal le sceptre de vos pères?...

VIRIATE

Contre des rois comme eux j'aimerais leur soutien :

Mais contre des Romains tout leur pouvoir n'est rien,

Rome seule aujourd'hui peut résister à Rome :

Il faut pour la braver qu'elle nous prête un homme.

Et que son propre sang en faveur de ces lieux

Ralance les destins et partage les dieux.

Depuis qu'elle a daigné protéger nos provinces,

Et de son amité faire honneur à leurs princes,

Sous un si haut appui nos rois humiliés

N'ont été que sujets sous le nom d'alliés;

Et ce qu'ils ont osé contre leur servitude

N'en a rendu le joug que plus fort et plus rude.

Qu'a fait Mandonius, qu'a fait Indibilis, Qu'y plonger plus avant leurs trônes avilis, Et voir leur fier amas de puissance et de gloire Rrisé contre l'écueil d'une seule victoire?

452 SERTOUIUS.

Le grand Viriatiis, de qui je tiens le jour, D'un sort plus favorable eut un pareil retour. Il défit trois préteurs, il gagna dix batailles, Il repoussa l'assaut de plus de cent murailles, Et de Servilius Tastre prédominant Dissipa tout d'un coup ce bonheur étonnant. Ce grand roi fut défait, il en perdit la vie, Et laissait sa couronne à jamais asservie Si, pour briser les fers de son peuple captif, Rome n'eût envoyé ce noble fugitif.

Depuis que son courage à nos destins préside, Un bonheur si constant de nos armes décide, Que deux lustres de guerre assurent nos climats Contre ces souverains de tant de potentats. Et leur laissent à peine, au bout de dix années. Pour se couvrir de nous l'ombre des Pyrénées.

Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux. Du plus heureux sans cesse auraient rompu les coups ; Jamais ils n'auraient pu choisir entre eux un maître.

THAMIRE

Mais consentiront-ils qu'un Romain puisse l'être?

VIP.IATE.

Il n'en prend pas le titre et les traite d'égal : Mais, Thamire, après tout, il est leur général ; Ils combattent sous lui, sous son ordre ils s'unissent; Et tous ces rois de nom en effet obéissent. Tandis que de leur rang l'inutile fierté S'applaudit d'une vaine et fausse égalité.

THAMIRE

Je n'ose vous rien dire après cet avantage.

Et voudrais comme vous faire grâce à son âge;

Mais enfin ce héros, sujet au cours des ans,

A trop longtemps vaincu pour vaincre encor longtemps,

Et sa mort...

VIRTATE.

Jouissons, en dépit de l'envie, Des restes glorieux de son illustre vie : Sa mort me laissera pour ma protection La splendeur de son ombre et l'éclat de son nom.

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