‹ Théâtre de CorneilleChapitre 42 sur 158 · SCÈNE IL — PAULINE, STRATONICE · texte numérisé non relu

SCÈNE IL — PAULINE, STRATONICE

PAULINE

Mais sachons-en l'issue. Eh bien ! ma Stratonice. Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice ? Ces rivaux généreux au temple se sont vus ?

g POLYEUCTE

STRATONICE

Ah ! Pauline !

PAULINE

Mes vœux ont-ils été déçus J'en vois sur ton visage une mauvaise marque. Se sont-ils querellés?

STRATONICE

Polyeucte, Néarque, Les chrétiens...

PAULINE

Parle donc : les chrétiens...

STRATONICE

Je ne puis.

PAULINE

Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.

STRATONICE

Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.

PAULINE

L'ont-ils assassiné?

STRATONICE

Ce serait peu de chose.

Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus...

PAULINE

Il est mort !

STRATONICE

Non, il vit; mais, ô pleurs superflus Ce courage si grand, cette âme si divine, N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline. Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux; C'est l'ennemi commun de l'État et des dieux. Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide. Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide, Une peste exécrable à tous les gens de bien, Un sacrilège impie : en un mot, un chrétien.

PAULINE

Ce mot aurait suffi sans ce torrent d'injures.

STRATONICE

Ces titres aux chrétiens, sont-ce des impostures?

PAULINE

Il est ce que tu dis s'il embrasse leur foi;

Mais il est mon époux, et tu parles à moi.

STRATONICE

Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.

PAULINE

Je l'aimai par devoir : ce devoir dure encore.

STRATONICE

Il vous donne à présent sujet de le haïr :

Qui trahit tous nos dieux aurait pu vous trahir.

Je l'aimerais encor quand il m'aurait trahie, Et si de tant d'amour tu peux être ébahie, Apprends que mon devoir ne dépend point du sien : Qu'il y manque s'il veut; je dois faire le mien. Quoi ! s'il aimait ailleurs, serais-je dispensée A suivre, à son exemple, une ardeur insensée? Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur Je chéris sa personne, et je hais son erreur. Mais quel ressentiment en témoigne mon père ?

STRATONICE

Une secrète rage, un excès de colère, Malgré qui toutefois un reste d'amitié Montre pour Polyeucte encor quelque pitié. Il ne veut point sur lui faire agir sa justice Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.

PAULINE

Quoi ! Néarque en est donc?

STRATONICE

Néarque l'a séduit :

De leur vieille amitié, c'est là l'indigne fruit. Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même, L'arrachant de vos bras, le traînait au baptême. Voilà ce grand secret et si mystérieux Que n'en pouvait tirer votre amour curieux.

PAULINE

Tu me blâmais alors d'être trop importune.

STRATONICE

Je ne prévoyais pas une telle infortune.

PAULINE

Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs,

gg POLYEUCTE

Il me faut essayer la force de mes pleurs :

En qualité de femme ou de fille, j'espère

Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.

Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,

Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.

Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.

STRATONICE

C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple

Je ne puis y penser sans frémir à l'instant,

Et crains de faire un crime en vous la racontant.

Apprenez en deux mots leur brutale insolence.

Le prêtre avait à peine obtenu du silence,

Et devers l'orient assuré son aspect,

Qu'ils ont fait épater leur manque de respect.

A chaque occasion de la cérémonie,

A l'envi l'un et l'autre étalait sa manie,

Des mystères sacrés hautement se moquait,

Et traitait de mépris les dieux qu'on invoquait.

Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense;

Mais tous deux s'^mpor^ant à plus d'irrévérence :

« Quoi ! lui dit Polyucte en élevant sa voix ;

Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois? »

Ici, dispensez-moi du récit des blasphèmes

Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter même :

L'adultère et l'inceste en étaient les plus doux.

« Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous.

Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque

De la terre et du ciel est l'absolu monarque,

Seul être indépendant, seul maître du destin,

Seul principe éternel, et souveraine fin.

C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie

Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie :

Lui seul tient en sa main le succès des combats;

Il le veut élever, il le peut mettre à bas;

Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;

C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense.

Vous adorez en vain des monstres impuissants. »

Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,

Après en avoir mis les saints vases par terre,

Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre,

D'une fureur pareille ils courent à l'autel.

Cieux I a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel ?

Du plus puissant des dieux nous voyons la statue Par une main impie à leurs pieds abattue; Les mystères troublés, le temple profané, La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné, Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste. Félix... Mais le voici qui vous dira le reste.

PAULINE

Que son visage est sombre et plein d'émotion ! Qu'il montre de tristesse et d'indignation !

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