‹ Théâtre de CorneilleChapitre 43 sur 158 · SCÈNE III. — FÉLIX, PAULINE, STRATONICE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — FÉLIX, PAULINE, STRATONICE

FÉLIX

Une telle insolence avoir osé paraître !

En public, à ma vue ! Il en mourra, le traître

PAULINE

Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.

FÉLIX

Je parle de Néarque, et non de votre époux. Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre, Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre : La grandeur de son crime et de mon déplaisir N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir.

PAULINE

Je n'attendais pas moins de la bonté d'un père.

FÉLIX

Je pouvais l'immoler à ma juste colère : Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur De son audace impie a monté la fureur; Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.

PAULINE

Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.

Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit Quand il verra punir celui qui l'a séduit. Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre, La crainte de mourir et le désir de vivre Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir Que qui voit le trépas cesse de le vouloir. L'exemple touche plus que ne fait la menace :

-»• POLYEUCTE

Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace. Et nous verrons bientôt son cœur inquiété Me demander pardon de tant d'impiété.

PAULINE

Vous pouvez espérer qu'il change de courage ?

FÉLIX

Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage.

PAULINE

Il le doit; mais, hélas ! où me renvoyez-vous ? Et quels tristes hasards ne court point mon époux, Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère, Le bien que j'espérais de la bonté d'un père ?

FÉLIX

Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir

Qu'il évite la mort par un prompt repentir.

Je devais même peine à des crimes semblables;

Et, mettant différence entre ces deux coupables.

J'ai trahi la justice à l'amour paternel :

Je me suis fait pour lui moi-même criminel;

Et j'attendais de vous, au milieu de vos craintes,

Plus de remerciements que je n'entends de plaintes

PAULINE

De quoi remercier qui ne me donne rien? Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien : Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure; Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.

FÉLIX

Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver.

PAULINE

Faites-la tout entière.

FÉLIX

Il la peut achever.

PAULINE

Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.

FÉLIX

Je l'abandonne aux lois qu'il faut que je respecte.

PAULINE

Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui?

FÉLIX

Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.

Mais il est aveuglé.

FÉLIX

Mais il se plaît à l'être.

Qui chérit son erreur ne la veut pas connaître.

PAULINE

Mon père, au nom des dieux...

FÉLIX

Ne les réclamez pas, Ces dieux dont l'intérêt demande son trépas.

PAULINE

Ils écoutent nos vœux.

FÉLIX

Eh bien ! qu'il leur en fasse.

PAULINE

Au nom de l'empereur, dont vous tenez la place...

FÉLIX

J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis. C'est pour le déployer contre ses ennemis.

PAULINE

Polyeucte l'est-il ?

FÉLIX

Tous chrétiens sont rebelles.

PAULINE

N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles : En épousant Pauline il s'est fait votre sang.

Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang. Quand le crime d'État se mêle au sacrilège, Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilège.

PAULINE

Quel excès de rigueur !

FÉLIX

Moindre que son forfait.

PAULINE

O de mon songe affreux trop véritable effet 1 Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille?

Page 1