ACTE I, SCÈNE X
KUUUARD, à part, et comme anéanti.
Grand Dieu!
M. DE BREMONT, s'approcbant d'Edouard, et avec douceur.
Edouard ! c'est la protégée de ta mère, c'est presque ta soeur; c'est une jeune fille sans expérience , dont tu aurais d|4 ptrp le protecteur et Tappui. C'est elle que tu voulais séduire.
EDOUARD
Mon père 1
M. DE BREMONT
Oui, tels étaient tes desseins.
EDOUARD
Eh bien ! oui, mon père. Mon seul espoir était de vous cacher un amour qui devait exciter votre colère. Mais puisque vous savez tout, et que je n'ai plus rien à ménager, je vous dirai que j'adore Suzette, que je ne puis vivre sans elle, que mon seul bonheui", mon seul désir, est d'en l'aire ma femme.
M. DE BREMONT
I/épouser! Écoute, Edouard, je ne te rappellerai pas ce que disent en pareils cas les oncles et les pères; mais tu me connais, tu sais que rien ne me lait dévier de mon devoir; et, malgré ma tendresse pour loi, je te déclare que, plutôt que de consentir à lui pareil mariage, j'aimerais mieux te voir mort.
EDOUARD
Eh bien! vous serez satisfait, car si vous me refusez Suzette, si je ne puis l'obtenir, je me tuerai.
M. 1)K IIRKMONT.
Ah! vous voulez vous tuer! c'est là que je vous attendais. Eh bien ! asseyez-vous là, Monsieur, et écoutez-moi. (ils s'asseyent.)
EDOUARD, à part.
Que veut-il me dire?
M. DE BREMONT
Autrefois, Monsieur, à dix-huit ans, j'étais un fou, un extravagant comme vous. J'aimais une jeune ouvrière, qui m'adorait, et qui était fort aimable, et jolie... comme Suzette; mais j'avais , par bonlieur, un père sage et raisomiable... comme je le suis aujourd'hui. Je voulais aussi épouser l'objet de ma passion; car, à votre âge. Monsieur, on épouse toujours; et comme vous, c'est l'usage, je menaçais de me tuer. Savez-vous quelle fut la réponse de mon père?
EDOUARD
Non vraiment.
M. DE BREMONT
Exactement celle que je viens de vous faire : « J'aime mieux te voir mort. » J'avais une mauvaise tête, et, quoique à dixhuit ans il me parût cruel de renoncer à la vie, à la gloire, à la brillante carrière qui s'ouvrait devant moi, je ne voulus point en avoir le démenti; et un beau joiu-, ma maîtresse et moi, nous prîmes le dernier chapitre de Werther, une dose d'opium, et nous nous empoisonnâmes de compagnie.
EDOUARD
0 ciel!
Par malheur, on vint à notre secours, et par un plus grand malheur encore, mon père, en voyant un tel amour, se relâcha de ses principes , et eut la faiblesse de consentir à cette union. Un an après, nous plaidions en séparation, et j'étais le plus malheureux des hommes. Voilà, Monsieur, voilà comment, la plupart du temps, commencent et finissent les mariages d'inclination.
EDOUARD
Que m'apprenez-vous là?
M. DE BREMONT
Ce que vous auriez dû toujours ignorer. Quelque temps après, je devins veuf, et celte fois je contractai un mariage de Tciison. J'épousai votre mère, que j'appréciais, que j'estimaisj mais que je n'adorais pas. L'amour est venu plus tard, vous le savez; non cet amour qui tient du délire des sens ou de l'imagination, mais cet amour véritable, cimenté par le temps, par notre bonheur nnituel, i)ar loules les vertus que je découvrais en elle. Cette félicité de tous les instants, cette paix intérieure du ménage, vous en avoz été témoin : que ce souvenii-là vous guide; pensez à votre mère et choisissez.
EDOUARD
A cela je n'ai rien à dire, sinon que votre première inclination était indigne de vous; mais que Snzette a été recueillie élevée par ma mère , et (jne les vertus qu'elle en a reçue! peuvent répondre d'elle et de sa constance.
M. DE ItHKM )N't', se luvaut ; Éiloiinril se lève aussi.
Kt (jui me répondra de la vôtre? Quoiqu'un père doive ignorer bien des clioses, elle n'est pas la première que voui