ACTE T, ?CÈNE III
ABIGAÏL
Voilà pourquoi j'avais lant fie peine à me rléride!-. liiifiii j'étais résolue... lorsque, hier au soir, une voiture s'arrête à la porte, une dame en descend, c'était milady... « Bien des affaires trop longues à m'expliquer l'avaient releiuje... et puis elle ne pouvait sortir de chez elle à sa volonté, et elle tenait cependant à venir elle-même s'acquitter... » Tout en parlant, elle avait remarqué que j'iivais encore des larmes dans les yeux, quoique je me fusse hâtée de les essuyer à son arrivée. 11 fallut bien alors lui raconter et ma détresse, et ma position, et l'embarras où je me trouvais... elle avait tant de bonté... et moi tant de chagrin!... Enfin, je lui parlai de tout, excepté de M. Masham... et quand elle sut que je voulais, ce matin, me présenter chez la duchesse de Northumberland... c'est elle qui me dit : N'y allez pas, vous seriez trop malheureuse... d'ailleurs la place est donnée... Mais moi, mon enfant, je tiens dans le monde et à la cour une maison assez considérable... où, par malheur, je ne suis pas toujours la maîtresse... n'importe, je vous y offre une place... voulez-vous l'accepter... Et je me jetai dans ses bras en lui disant : Disposez de moi et de ma vie... je ne vous quitterai plus, je partagerai vos peines et vos chagrins... — C'est bien, me dit-elle avec émotion ; présentez-vous demain au palais, et demandez la dame dont je vous donne le nom. — Elle écrivit alors sur le comptoir deux mots que j'ai pris, que j'ai là... et me voici...
MASHAM.
C'est très-singulier...
BOLINGBROKE
Et ce papier, peut-on le voir?
AIIIGAIL, le lui donnant.
BOLIINGBROKE, souriant
Ah! ah ! rien qu'à sa bonté je l'aurais devinée, (a Ab.g^ii) Ce mot a été écrit devant vous, par votre nouvelle protectrice?
ABIGAÏL
Oui, vraiment... Est-ce que par hasard vous connaîtriez cette écriture?
BOLINGBROKE, froidement.
Oui, mon enfant... c'est celle de la reine.
AlilGAlL, aviic joie.
La reine! est-il possible?...
418 LE VERRE d'eau.
MASHAMj de niênie.
La reine vous donne une place auprès d'elle,., et sa prolectiou ! et son amitié ! voilà voire fortune assurée à jamais !
BOLINGBROKE, passant entre eux deux.
AUendez, mes amis, attendez... ne vous réjouissez pas trop d'avance !
ABIGAÏL
C'est la reine qui l'a dit, et une reine est maîtresse chez elle!
BOLINGBROKE
Pas celle-là... Douce et bonne par caractère, mais faible et indécise, n'osant prendre un y)arti sans prendre l'avis de ceux qui l'entourent, elle devait nécessairement se laisser subjuguer par ses conseillers et ses favoris, et il s'est trouvé près d'elle une femme à l'esprit ferme, résolu et audacieux, au coup d'œil juste et prompt, qui vise toujours droit el haut! c'est lady Churchill, duchesse de Marlborough, plu«i grand général que son mari lui-même, plus adroite qu'il n'est vaillant, plus ambitieuse qu'il n'est avare, plus reine enfin que sa souveraine, qu'elle conduit et dirige par la main... la main qui tient le sceptre.
ABIGAÏL
La reine aime donc beaucoup cette duchesse?
BOLINGBROKE
Elle la déteste! en rai)pelant sa meilleure amie! el sameil» leure amie le lui rend bien !
ABIGAÏL
Et pourquoi ne pas rompre avec elle?... pourquoi ne pas se soustraire à une domination insupportable?
BOLINGBROKE
Cela, mon enfant, est plus difficile à vous expliquer... Dans notre pays... en Angleterre, Masham vous le dira, ce n'est pas la reine, c'est la majorité qui règne; et le parti wliig, dont Marlborough est le chef, a non-seulement pour lui l'armée, mais le parlement! la majorité leur est acquise! et la reine Anne, dont on vante le règne glorieux, est forcée de subir des ministres qui lui déplaisent, une favorite qui la tyrannise et des amis qui ne l'aiment pas. Bien plus... ses intérêts de cœur, ses désirs les plus chers t'obligent presque à faire la cour à l'altière duchesse, car son frère, le dernier des Stuarts, que la nation a banni, ne peut être rappelé en Angleterre que par un bill du parlement, et ce bill, c'est encore la majorité, c'est le parti Marlborough qui peut seul l'appuyer et le faire réussir... La du-