SCÈNE PREMIÈRE
RAYMOND, puis GASTON.
Raymond entre seul, relire ses gants, son chapeau et se laisse tomber sur un fauteuil avec accablement.
RAYMOND
Fatale journée !
GASTON, dans la coulisse.
Un bifteck au beurre d'anchois ,■ deux douzaines d'huitrcs, une bouteille de beaunc première. Soignez-moi
ça, et servez chaud. (Il entre et dépose sur la table deux pistolets enveloppés dans un foulard j puis s'assoit "à califourchon sur une chaise.)
Maintenant, cher ami, laisse-moi te faire mon compliment, mais là, mon compliment bien sincère. Tu t'es battu en vrai gentilhomme. Pour la première fois que tu vas sur le terrain, tu as un aplomb merveilleux. Je t'admire, ma parole d'honneur ! Impassible comme une statue de marbre en face de la bouche d'un pistolet ! Seulement tu ne t'effaces pas assez. Il faut présenter le moins de surface possible à l'adversaire... comme ça, vois-tu? Mais quel sang-froid ! Et quand la balle a passé en sifflant à un pouce de ton oreille, tu n'as pas môme sourcillé. Sans le moindre tressaillement, tu lèves la main: et, sans viser, paf! en pleine poitrine...
RA ^ M OND
Ne me rappelle plus, je t'en prie, cette malheureuse affaire.
GASTON
Malheureuse! pas pour toi, ce me semble. En tout cas, tu me permettras bien de te dire que tu es un tireur de première force.
RAYMOND
Je te jure qu'il y a plus de cinq ans que je n'ai mis le pied dans une salle de tir.
GASTON
Ton adresse n'en est que plus merveilleuse. Peste! je
ne me ferai pas d'affaire avec toi, (luaiid Inen même tu ferais la cour à Amanila.
ri A YM ON i>.
Je ne suis pas en train do rire.
GASTON
(Juel iiomme es-tu donc? Impassible devant le danger, Ion courage disparaît avec lui. Tu trembles après la victoire...
RAYMOND
Triste victoire !
GASTON, il se lùve.
Viens déjeuner avec moi. Cela te distraira.
RAYMOND
Non, merci ; je n'ai pas faim.
GASTON
Tu as déjeuné avant de te battre, irapriulent! Tu as peut-être aussi pris du thé ou du café, pour te calmer les nerfs...
RA YMOND.
Non, je n'ai pris ni thé ni caf* Au fait, je n'ai rien pris du tout.
GASTON
Alors, allons déjeuner.
RAYMOND
Il me serait impossible de manger.
GASTON
Essaye toujours. Qae diable! pour t'être battu, tu n'es pas condamné à mourir de faim, comme une vestale.
RAYMOND
Je ne puis. J'ai toujour;^ devant les yeux l'image de cet homme... Je me fais horreur. Il me semble que mes mains sont couvertes de sang...
C'est comme ça! Alors, mon cher, il faut avoir recours à la recette de mou oncle d'Haroville, (n se rassoit.) Tu n'as pas connu mon oncle d'Haroville. C'était un ûer gaillard, qui, après l'existence la plus orageuse, après avoir été capitaine de pandours , prisonnier au Caucase, favori d'une princesse russe, flibustier en Amérique, et je ne sais combien d'autres aventures, était encore, à soixante-douze ans, un joyeux compagnon, droit comme un peuplier, vert-galant, beau conteur, et qui, à pied ou à cheval, à table ou au jeu, tenait tête à tous les jeunes gens. Comme nous le félicitions d'avoir si vaillamment résisté à la tempête ; « Voulez- vous mon secret'
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nous dit-il. 11 est des plus simples. Si vous êtes jamais accablés par le sort, sans courapfc, sans espoir, sur le point (le sombrer; tâchez de songera une petite vérité qui vous paraîtra absurde au premier moment, mais dont vous reconnaîtrez bientôt l'inexorable exactitude. Cette vérité, la voici : Le malheur qui vous paraît aujourd'hui irrémédiable et intolérable, deux ans plus tard, n'aura pas plus de valeur à vos yeux qu'une prise de tabac. Toute la difficulté consiste donc à se mettre immédiatement au point de vue où l'on se trouvera deux ans plus tard ; àpasser, sans les lire, deux pages ennuyeuses de la vie. Pour cela, la réflexion est bonne, la fatigue excellente, un déplacement meilleur encore. Buvez deux bouteilles de vin de Champagne ; faites dix lieues au galop; partez par un chemin de fer quelconque ; et le lendemain, en vous réveillant à deux cents lieues de votre point de départ, vous serez tout étonnés d'avoir changé d'idées en même temps que d'horizon. »
RAYMOND, absorbé.
Nous étions loin l'un de l'autre...
GASTON
Tu ne m'écoutes pas.
RAYMOND
Si, je t'écoute ; mais le secret de ton oncle n'est pas un secret. Il a été deviné par tous les égoïstes.
GASTON
Mon oncle d'Haroville, un égoïste! Peut-on dire ça ! Un
égoïste est un homme qui n'aime que lui. Mon oncle s'aimait, c'est vrai ; mais il aimait beaucoup d'autres choses : il aimait les belles clames , il aimait le jeu , il aimait le vin du Rhin et les dindes truffées ; enlin il m'aimait aussi, à preuve qu'il m'a nommé son légataire universel. Malheureusement il avait placé sa fortune en viager, et il lui restait plus de dettes que d'argent comptant, de sorte que je n'ai hérité que de sa recette.
RAYMOND, toiijuuis absorbé.
Oui, la distance était considérable...
La recette, du reste, n'est pas mauvaise. Je l'ai essayée le jour où j'ai cru qu'Amanda avait été enlevée par lord Nairn. J'ai commencé par boire religieusement deux bouteilles de vin de Champagne ; ensuite, j'ai monté à cheval ; je suis parti à fond de train ; mon cheval m'a jeté dans une fondrière; et, ma foi, en revenant à moi deux heures plus tard, au fond d'un fossé bourbeux, avec une épaule démise et une jambe cassée, je t'assure que je pensais déjà beaucoup moins à Âmanda... Mais tu ne m'écoutes pas.
RAYMOND
Si, si, je t'écoute ; mais je songeais à une chose : nous étions fort loin l'un de l'autre, là-bas.
GASTON
A trente -cinq pas. C'est moi qui les ai mesurés.
APRÈS LE Dl EL fij
I! \ Y M ONU.
C'est ce que je me disais. Trente-cinq pas, c'est une très-grande distance ; et, à pareille portée, une balle n'a plus beaucoup de force, c'est certain ; et une blessure ne peut ôtre bien grave.
Dame, mon cher, je ne sais. Le médecin a fait une vilaine grimace en posant le premier appareil. Nous ne pouvons, du reste, tarder à avoir des nouvelles. Mais dans notre intérêt, vois-tu, il vaudrait mieux que ton adversaire fût tombé foudroyé. Il est impossible que ce duel ne s'ébruite pas. Il y a eu trop de témoins de votre dispute. Si ton adversaire est mort, nous passons en cour d'assises, et nous sommes acquittés d'emblée. Si au contraire ton adversaire se rétablit, nous allons en correctionnelle ; et là, malgré maître Lachaud, nous pouvons être condamnés à un mois de prison. Je connais cela. J'entends d'avance le réquisitoire : « Et attendu que le sieur Gaston Dubarle, en servant de témoin aux prévenus, s'est rendu complice du même délit ; en vertu des articles du Gode pénal, requérons contre lui l'application de la môme peine. »
Il A VMOND.
Comment peux-lu mettre de pareilles considérations en balance avec la vie d'un homme ?
Parbleu! mon cher, ce n'est pas si amusant d'être en prison. On voit bien que tu n'y as jamais été. Et puis, il
me semble que tu fais ici de la philanthropie à contre-temps. Que diable! on ne se bat pas pour se faire du bien; on ne s'envoie pas des balles de plomb pour se chatouiller l'épiderme. Dailleur?, il ne m'intéresse pas du tout, ton monsieur Darcy ! un butor qui vient nous chercher querelle à propos de rien, qui ne veut écouter aucun raisonnement, qui arrive sur le terrain avec des airs de matamore, et qui vise beaucoup plus longtemps qu'il ne convient à un galant homme... Je me proposais même de lui en dire deux mots. Ma foi ! il n'a eu que ce qu'il méritait.
RAYMOND
Songe donc que c'est le frère de Garlita !
GASTON
Que veux-tu ! ce n'était pas écrit sur son front. Nous ne le connaissions pas : d'ailleurs, ce n'est pas ta faute. C'est lui qui t'a provoqué.
C'est vrai; mais ce n'en est pas moins le frère de Garlita, le frère de ma bien-aimôe future! Maintenant que va-t-elle penser? que fera-t-elle?
GASTON
Parbleu! elle fera comme Cliimènequi, après avoir bien crié, a épousé Rodrigue qui avait occis son papa.
Il AV. MONO.
Tu ne connais pas Carlila.
GASTON
Je ne la connais pas! j'ai dansé avec elle. U A V M o X n.
Xon, tu ne sais pas tout ce qu'il y a de résolution sous sa douceur et de fermeté sous son sourire. Tiens, je tremble en pensant àellc, cl son visage chéri me ferait, en ce moment, l'effet de la tête de Méduse.