‹ Théâtre de familleChapitre 35 sur 104 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

RAYMOND, GASTON

RAYMOND

Eh bien ?

GASTON

Eh bien, mon cher, nous irons en cour d'assises.

RA YMOND.

Il est...?

GASTON

Que veux- lui...

RAVRIOND.

Je suis un meurtrier!

Il cache sa ti'te dans ses mains et sanglote. GASTON.

Allons donc ! tu déraisonnes, mon pauvre ami. Est-ce

que le soldat, qui dansIamiMéo frappe son ennemi, est un meurtrier? Il défend son drapeau, il obéit à son devoir. Tu as obéi à l'honneur : tu n'as rien à te reprocher. Tu as été provoqué. Le duel était inévitable.

RAYMOND

Inévitable, je le pensais ce matin; maintenant j'en juge tout autrement, et j'en juge, mieux. Le remords nous prête trop tard sa terrible lumière.

GASTON

Tu te tourmentes à plaisir. Tous les témoins ont été unanimes.

RAY.MO.\D

Les témoins! Ne me parle pas des témoins. Sais-tu ce qui a rendu ce duel inévitable? c'est vous.

C'est nous !

GASTON

RAYMOND

Oui, vous, vous tous qui étiez là. Sans vous, sans vos rires moqueurs qui excitaient nos colères, la dispute n'eût pas été si loin, .l'aurais pu avec plus de douceur calmer ce furieux. J'aurais pu supporter son insolence dont une nuit de réllexion lui eut inspiré le repentir. C'est vous qui avez tout fait! Et vous venez me parler de

l'honneur! divinité stupide, à laquelle les imbôciles sacrifient leur intérêt, leur bonheur, leur devoir..,, oui, leur devoir. L'honneur, ah ! le joli mot ! Mes mains sont ensanglantées, la femme que j'aimais m'abandonne, tout mon bonheur s'évanouit; mais j'ai obéi à l'honneur! Voilà qui doit me tenir lieu de tous les biens que je perds. Ah ! taisez-vous, laissez-moi; je vous maudis tous!

GASTON

Moi aussi?

RAYMOND

Oui, toi aussi, toi plus que les autres. C'est toi qui as été le machiniste de ce drame funèbre ; c'est toi qui as chargé ces armes; c'est toi qui, depuis ce matin, tournes autour de moi, en bourdonnant à mes oreilles tes consolations de cabaret. J'ai besoin d'être seul; et tu ne t'aperçois seulement pas que tu m'agaces, que tu m'excèdes, que tu m'es odieux...

GASTON

Merci bien. Mettez-vous donc en quatre pour rendr

service aux gens! Je me suis levé ce matin à une heure

absurde. Je n'ai pas encore déjeuné... J'ai risqué un mois

de prison ; et voilà comme on me remercie ! Monsieur est

de mauvaise humeur !

RAYMOND

Fais-moi grâce de tes quolibets.

GASTON

Tu pourrais être plus poli.

UAYMONU.

Je ne pourrai donc pas me délivrer de les importu-

nités!

GASTON

Sais-tu bien que tu le prends avec moi sur un ton un peu singulier?

RAYMOND

Il mu semble que j'ai bien le droit de le prendre sur le ton qui me convient.

GASTON

Ah ! mais, dis donc, parce que lu as tué un homme, il ne faut pas croire que tu me feras peur.

RAYMOND

Oh! tais-toi. Tiens, tu viens de me frapper au cœur. Tu as raison. J'ai lue un homme, et maintenant, sous peine d'être un odieux spadassin, je dois tout endurer, tout souffrir. Continue, parle, parle donc ! Je n'ai plus le droit d'être susceptible. Il faut que j'apprenne I;i patience et rimraililê. Que ne les ai-je apprises plus loi!

GASTON

Ne dis pas cela, Raymond. Je t'ai fait de la peine, j'ai

eu tort. Je suis un étourdi, un fou ; mais tu sais bien que je te suis tout dévoué. Je ne ressens pas certaines choses aussi vivement que toi, ce n'est pas ma faute; mais je respecte ta douleur. Tu as besoin de calme, j'aurais dû le deviner. Je te laisse. Tu m'appelleras si tu as besoin de moi.

n AYMOND.

Vois comme je suis devenu mauvais. Je t'ai méconnu, rebuté, toi, mon plus vieil ami! Pardonne-moi. J'ai les nerfs irrités. Vraiment je suis malade : j'ai besoin de solitude ; mais je n'oublierai jamais, quoi qu'il arrive, l'affectiun dont tu m'as donné tant de preuves. Veux-tu me serrer la main ?

GASTON

Si je le veux ! (lis tombent Jnns les bras Tan de l'autre). Ghcr

Raymond !... maintenant, je te laisse.

RAYMOND

Oui, va déjeuner, mon pauvre Gaston

C'est drôle, il me semble que je n'ai plus faim maintenant. C'est égal, je te laisse..., je te laisse.

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