SCÈNE VII RAYMOND, CARLITA
Carliia, i|ui est entrée pendant la scène précédente et est restée immobile au fond du snlon, s'avance et pose la main sur les pistolets. Raymond, en se retournant, se trouve face à face avec elle.
CARLITA, gravement, lentement.
Pour expier une faute, vous alliez commettre un crime!
RAYMOND
Je souflre tant.
CARLITA.
Et moi?...
RAYMOND
Vous aussi! Oh! écoutez-moi, alors. Devant de telles souffrances le devoir doit se taire, ou plutôt il n'y a plus qu'un devoir, un besoin qui domine tout, fuir le malheur. Fuyons, Carlita, allons dans une autre patrie, chercher l'oubli et le bonheur.
C AKLIT A,
Taisez-vous! Je ne comprends pas le langage du délire.
RAYMOND
Si vous voulez que je vive, Carlita, ne m'abandonnez pas. Laissez-moi du moins l'espérance.
CARLITA.
Non, je ne puis pas, je ne dois pas vous donner un espoir qui ne se réalisera jamais.
RAYMOND, exaspéré.
Alors c'est vous qui l'aurez voulu. Que mon sang retombe sur votre tête !
CARLITA.
Vous ne trouvez pas que je suis assez malheureuse. A mes chagrins, vous voulez ajouter encore l'amertume d'un remords; vous, Raymond, vous que j'ai aimé!
RAYMOND
Ayez pitié de moi ! je suis à ])out de forces.
CARLITA.
Vous voulez déserter le poste oîi Dieu vous a placé, fuir lâchement devant la souffrance, devant le devoir. Le premier malheur qui vous atteint est au-dessus de votre courage ; et vous ne trouvez pas de plus noble emploi de votre vie, que de la détruire vous-même, sans Jtilité pour oersonne, dans une chambre d'auberge!
Ah! prenez garde, vous me feriez rougir de vous avoir aimé !
KAVjMOND.
Vous ôtes bien sévère, Carlita, et bien jeune pour \
être si sévère. Les sages eux-mêmes hésitent devant ces ' questions terribles que vous tranchez si hardiment. Où
donc puisez-vous cette assurance que les années ne vous , ont pas donnée?
CARLITA.
Dans mon cœur, Raymond. C'est lui qui me commande I
et m'inspire. Interrogez le vôtre : il vous montrera votre '
devoir. Le bonheur, mon ami, n'est pas fait pour tout le j
monde. Tout le monde y aspire ; bien peu y arrivent, et ce i
ne sont pas toujours les plus dignes; mais pour tous ceux ]
que le bonheur repousse, il est un moyen d'ennoblir leur '
infortune, c'est de se vouer à quelque noble lâche. Il en J
est toujours pour les cœurs généreux. Vous êtes homme , ■ la patrie, l'humanité, la science offrent mille carrières à votre activité. Voulez-vous que je vous en indique une
bien modeste, mais où vous convie plus particulièrement |
notre commun malheur, une tâche austère, où vous aurez i
besoin de tout votre courage et où mes prières vous ac- j
compagneront! ^
Parlez, parlez. ;
CAULITA. j
Mon frère, emporté par une fougue irrôlléchic, avait '■
méconnu bien des devoirs et commis de grandes fautes. 11 avait, je le sais, trompé et abandonné une jeune fille qui est digne de quelque intérêt. Veillez sur elle comme la Providence. Réparez le mal que mon frère a pu faire. Faites le bien qu'il aurait dû faire. Suivez sa trace pas à pas ; et partout où son devoir l'eût appelé, dans la bataille de la vie, présentez-vous comme son remplaçant... Voilà la vraie réparation, Raymond!... Et plus tard, ce ne sera pas bien long pour moi, si j'en crois mes pressentiments et les battements de mon cœur , plus lard , notre tâche étant accomplie ici-bas, nous nous retrouverons...
Elle montre le ciel.
RAYMOND, tombant à genoux.
J'obéirai, j'obéirai !