‹ Théâtre de familleChapitre 49 sur 104 · MADAME DE VEUX EU M · texte numérisé non relu

MADAME DE VEUX EU M

Ce qu'une femme veut... J'ai mon plan. Je vais commencer l'attaque à la française, immédiateraent, et tambour battant... U va venir, laisse-nous.

VAI.ENTINE.

Bon succès!

Elle embrasse sa sœur et sort. M.ninnin •<le V'priipuil arr.inge ses cheveux di'vnnt la glace.

SCKNE IX

MADA.ME DE YERNEUIL, HORACE.

HORACE

Madame, tout est prêt dans votre appartement... Les caisses sont intactes.

-MADAME DE VERNE UIL

Mille grâces, monsieur.

HORACE

Je suis trop heureux de pouvoir être utile...

MADAME DE VERNEUIL

â tout le monde. On sait votre obligeance

HORACE

Ah ! madame, de tout le monde, vous savez bien que vous êtes la personne que j'estime le plus. Je serais bien mal heureux si vous en doutiez.

MADAME DR VERNEUIL

Je sais que vous êtes fort galant avec moi, et depuis très-longtemps; mais je crois que vous l'êtes tout autant avec d'autres personnes... avec ma sœur, par exemple.

HORACE

Votre sœur est aimable, et je lui rends justice

MADAME DE VERNEUIL

C'est là ce qui m'alarme. Que vous soyez avec moi empressé, galant, il n'y a pas grand mal. Je suis veuve; je sais ce qu'il faut rabattre dans vos grands compliments, et je puis me défondre. Mais ma sœur est encore jeune et naïve ; elle connaît peu le monde, et je crains que les attentions marquées d'un jeune homme très-aimable ne troublent son repos.

HORACE

Vous m'affligez. Je croyais ne m'être jamais écarté des plus strictes convenances, et je n'ai rien fait qui puisse compromettre ou troubler votre sœur.

M A 1) A il E DE V E R N E U I L .

Vous vous méprenez; cen'est pas un reproche, c'est, une question que j'adresse à votre bonne amitié. Voyons, soyez franc : l'aimcz-vous ?

Une pareille question, à brùle-pourpoiat...

MADAME DE VERNEUIL

Prouve ma parfaite estime pour votre loyauté.

11 n'y a pas moyeu de vous résister, mais c'est fort embarrassant, en vérité. C'est ma confession que vous exigez. Pardonnez-moi, si vous la trouvez étrange ; je vous obéis... Vous n'ignorez pas, madame, quels sentiments j'avais pour vous , quand un mariage fatal est venu m'ôter l'espérance. Plus tard, vous étiez libre. Je revins près de vous, et j'y retrouvai les mêmes sentiments rendus plus vifs encore par l'absence et le temps. Seulement, il y avait à vos côtés une jeune fille presque aussi charmante que vous, mais d'un charme tout autre, naïve, rieuse, candide. Toutes deux, vous formiez un groupe si parfait, que mon cœur ravi, vous coiirondant dans la même admiration, n'a jamais essayé devons désunir.

MADAME DE VE RNE U I L ^ rionl.

Ah ! la déclaration est unique ! Ainsi, vous nous aimez

toutes les deux ? Il n'y a que vous pour dire des monstruosités pareilles.

HO RACE

Moquez-vous de ma franchise. Tout mon crime est de rendre justice à deux aimables sœurs, dont chacune me subjuguerait entièrement, si l'autre n'existait pas.

MADAMIi: DE VERNEUIL.

Pauvre jeune homme ! Vous n'êtes pas le premier, savez-vous, à qui soit arrivée pareille mésaventure. L'histoire parle d'un âne, Tàne de Buridan, si ma mémoire est bonne, qui se laissa mourir de faim entre deux picotins d'avoine également tentants. Cet exemple est effrayant pour vous. Si nous retirions l'un des deux picotins?

HORACE

Vous êtes sans pitié.

MADAME DE VERNEUIL

Non vraiment. Votre embarras me touche, et j'y veux mettre un terme.

Que voulez-vous dire ?

MADAME DE VERNEUIL

Que le groupe se sépare, que l'une des deux divinités

qui se disputaient votre culte cîde sa place à l'autre [et se retire de la lice : en prose, se marie.

HORACE

Vous plaisantez.

MADAME DE VERNEUIL

Non, c'est très-sérieux. Mon .ami, vous êtes le premier à qui j'en fais la conQdence. J'étais trop jeune encore pour rester veuve, sans enfants, presque sans famille, isolée dans la vie, et je me remarie.

HORACE

Ciel! dites-vous vrai?

MADAME DE VERNEUIL

Très- vrai.

HORACE

Je suis au désespoir... Ah! vous êtes cruelle! Vous m'annoncez la ruine de toutes mes espérances.

MADAME DE VERNEUIL

Mais ma sœur vous reste.

HORACE

Vous ne pouviez cependant ignorer ma tendresse.

MADAME DE VERNEUIL

Votre tendresse était trop partagée ; car enfin, monsieur,

Doijs ne sommes pas cii Turquie... Je vous croyais, d'ailleurs, pou de goùl pour le mariage.

Vous auriez pu vous en assurer, m'avertir avant de vous décider, me permettre de plaider ma cause. Le sort m'est cruel, vraiment. Voilà déjà deux fois que je suis sur le point de demander votre main ; deux fois, j'arrive trop tard. Vous êtes trop pressée.

MADAME DE VERNEUIL

Et vous, trop indécis et pas assez poli.

HORACE

Ne m'accablez pas... J'ai la tête perdue.

MADAME DE VERNEUIL

Mais ma sœur vous reste, ma sœurValentine...

HORAC E.

Votre sœur ! ce n'est pas vous. Elle est charmante, je ne dis pas le contraire; mais, entre vous deux, qui pourrait comparer? D'ailleurs elle est si jeune. Sait-on ce qu'elle deviendra? En. sortant du couvent, toutes les jeunes filles se ressemblent. Elles défilent dans le monde comme une procession de première communion. Elles ont le cliarrafi du mystère. On rêve l'ange sous le voile ; mais quand le voile tombe , la femme se dessine. L'ange se trouve parfois une coquette, une prude acariâtre, une dévote stupide...

L'INDÉCIS il7

MADAME DE VERNEUIL

Épargnez ma sœur...

HORACE

C'est vous qui étiez dans mes rêves, dans tous mes projets de bonheur. Sans vous, la vie va me devenir impossible. Ah ! je suis bien malheureux !

MADAME DE VERNEUIL

Bien vrai, bien vrai ?

HORACE

Plus malheureux que je ne saurais dire.

MADAME DE VERNEUIL

Vous me faites pitié ; je m'attendris, et j'aurais bien envie, comme une bonne fée, de changer, par un coup de

baguette, votre chagrin en joie.

HORACE

Que dites-vous?

MADAME DE VERNEUIL

J'ai voulu, par une ruse innocente, éprouver vos sentiments. Maintenant qu'ils se sont exprimé.s si franchement, je puis vous dire sans détour que c'est ma sœur qui se marie.

118 THÉATRK DE FAMILLE

HORACE, surpris.

Votre sœur !

MADAME DK VERNEUIL.

Ètes-vous enchanté?

HORACE, froidement.

Certainement. Ah! Valentine se marie... Elle est encore bien jeune.

MADAME DE VERNEUIL

Dix-huit ans et demi.

HORACE

Et peut-on savoir quel est l'heureux mortel...?

MADAME DE VERNEUIL

Monsieur Louis de Marans.

HORACE

Un étourdi... Le choix n'est pas heureux.

MADAME. DE VERNEUIL

C'est un de vos amis.

HORACE

Vous savez, il y a des amis qu'on n'aime que fort peu.

MADAME DE VERNEUIL

Cent lois je vous ai entendu faire son éloge.

UOUACE.

C'est possible; il ne manque pas d'un certain mérite; il a l'esprit du monde : c'est un honnête homme, je le crois du moins; mais aura-t-il les rares qualités que votre sœur mérite? Saura-t-il comprendre toutes les délicatesses d'une âme aussi candide, toucher sans les ternir ses ailes de papillon, ménager cette exquise sensibilité; et, sans le froisser, faire éclore l'amour dans ce cœur virginal ?

MADAME DE VERNEUIL

Ma foi, c'est leur affaire. Ils se connaissent, ils se conviennent, et j'espère qu'ils sauront se comprendre.

HO RACE

Et moi, j'en doute.

MADAME DEVEUNEUIL.

Si nous nous occupions un peu de l'autre sœur?

HORACE

Oui, vous avez raison. C'est là ce qui nous touche... Mais comment ce mariage s'est-il décidé ?

MADAME DE VERNEUIL

Toujours ce mariage ! 11 vous lient bien au cœur ; et

VOUS ne vous apercevez seulement pas que votre conduite à mon égard est au moins singulière.

HORACE

H est pourtant bien naturel que je m'intéresse à votre sœur.

MADA.ME DE VEUNEUIL.

Plus qu'à moi!

HORACE

Je ne dis pas cela.

MADAME DE VEUNEUIL.

Mais je sais le comprendre. Ah ! j'ai commis une cruelle méprise. J'ai cru vous faire plaisir, et je vous ai

fâché.

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