ENTRE DEUX CHAISES
neur. Le mortel, l'heureux mortel qui nous épousera aura notre première pensée, notre premier parfum. Dixsept ans, messieurs, dix-sept ans!...
(a gauche.) Mais c'est précisément cette différence d'âge...
(Au milieu.) N'interrompez pas!
(a droite.) Jq sais bien que mon adversaire vous dira : ttC'(^st précisément cette différence d'âge quirendcette union impossible. » J'avais prévu Tobjection et j'y réponds avant qu'elle se produise. Il est bien vrai que d'un coté (;II désigne la chaise du milieu.) On a dix-neuf... je veux dire trente-neuf ans... je néglige la fraction. Mais n'a-t-on «pas la jeunesie du cœur, la première fraîcheur du sentiment, j'oserai direaussi la flamme des passions? N'est-on pas bien constitué, robuste et prêt à l'action comme à la parole? N'employez donc pas cet argument.
(a gauche.) Ouais, maître Leblanc, vous savez où le bât vous, blesse. Ah ! nous avons trente-neuf ans? Vous négli-gez trop les fractions, maître LeblaLic. Et vous, mon cher Legris, croyez-m'en, si vous êtes décidé [avec votre caractère énergique) à vous marier quand même et à tout prix, épousez une veuve; demandez qu'elle ait à peu près votre âge. (Je sais que c'est beaucoup demander.) Cherchez une femme qui vous inspire des idées d'ordre, de quiétude, d'intimité bourgeoise et pacifique. Nous avons beaucoup vécu, Legris.
L'âge se fait sentir à nos temps arides,
Nous perdons des cheveux et nous gagnons des rides.
(Au milieu en regardant la chaise à droite.) Eh bien ' An-, gélique, vous ne répondez pas ? (a droite.) Je ne suis pas au bout de mon rouleau. Mais, insensé, vous ne
pensez donc pas à Tavenir, aux joies de la farhille, au nom honorabîe qu'il s'agit de perpétuer?
(a gauche.) Par pitié pour vous-même, n'insistez pas là-dessus! maître Leblanc a toujours le talent de lancer en l'air des arguments qui lui retombent sur la tête.
(a droite.) Tout le monde sait que maître Lenoir n'a pas l'habitude d'abuser de la politesse envers ses adversaires. Mais nous connaissons les mobiles qui le font agir^ et puisqu'on n'a pas craint de nous attaquer, nous allons aborder un autre ordre de faits et prouver que dans Tespèce les sentiments les plus bas et les appétences les plus désordonnées ont inspiré nos adversaires. Je ne sépare plus l'avocat du client. La solidarité de l'intérêt les tient étroitement unis. Qu'on le sache donc. Il y a ici une question d'argent. Vos dénégations ne font que confirmer notre conviction. Oui, la veuve est riche, elle est très-riche; elle est trop riche; rnajs. cette fortune qui vous fait passer sur les défauts physiques et moraux d'une femme qui a été capable d^avoir pour un autre homme, (son mari, j'en conviens, mais un autre homme) des soins, des attentions, peut-être plus encore, cette fortune, dis-je, savez-vous comment elle a été acquise? Non, vous ne le savez pas ? Eh bien, moi non plus. Donc l'origine en est inconnue, donc suspecte. Et ce mari, ce premier mari, où est-il ? Qui se portera garant de sdu honneur? Vous me dites qu'il est mort jeune? Mais s'il était jeune pourquoi est-il mort ? Gomment, voici un homme qui, selon vous-même, était dans les meilleures conditions pour vivre heureux, pour vivre longtemps et il meurt! Il meurt avant l'âge, sans dire pourquoi; en laissant (qu'on le remarque!) toute sa fortune à sa femme! Mais cette femme, qui
f:ntre deux chaises \)
me dit qu'elle n'a pas contribué dans la mesure de ses moyens à abréger les jours de son époux infortune? Ne vQU^Jjuiigficg pa.s, messieurs, nous autres, hommes de loi ou magistrats, nous avons tous les jours sous les yeux des exemples d'assassinat pour des motifs plus futiles et pour des intérêts moins considérables. A Dieu ne plaiseque j'accuse la veuve... la veuve Plombière d'avoir attenté directement aux jours de feu son mari. Non, je le saurais que je ne le croirais pas. Mais à côté du crime matériel n'y a-t-il pas l'attentat moral ? N'y a-t-il pas la guerre de tous les jours, les piqûres d'épingle, les soucis, les contrariétés? Qui sait ? Le choix des aliments qui peuvent exercer une influence pernicieuse sur le tempérament; les petites roueries féminines qui se traduisent en peines ou en plaisirs et qui acheminent tout doucement un homme sensible vers le tombeau.
Cette doctrine pourrait se résumer en un mot : l'assassinat infinitésimal.,. Je ne dis rien, je n'insinue rien; mais il y a ici un mort digne de votre respect. Je cherche le meurtrier... Où est-il? Qui peut-il être?... Vous frémissez, messieurs...
(a gauche.) Ah ! ah ! ah ! Je frémis ? Viens voir comme je frémis! Allons, allons, maître Leblanc, nous n'avons jamais aussi bien parlé.
Venez donc, chaste Angélique, divine Angélique. Madame Plombière, quand elle s'est mariée, ou avant de se marier, avait aussi dix-sept ans... dix-sept ans! Comprenez-vous tout ce qu'il y a de poésie, etc., etc. Mais feu Plombière était jeune alors.
Venez, belle Angélique (dix-sept ans pas plus}, poser votre couronne de rosière sur les cheveux rares et mélangés de votre époux. Vous voici tous deux en mé-
nage. Quel assortiment, quel triomphe des compensations I Ce qui manque chez l'un abonde chez Tautré. La place déserte là est couverte chez l'autre d'une splendide moisson. Un seul bonheur" nous manque entre tous les bonheurs. Nous aurions voulu qu'un Legris au moins perpétiïât~cettë race vigotrreuse et résolue. Impossible! ce n'est pas que monsieur soit trop vieux, c'est madame qui est. trop jeune! Mais quelle erreur! Qu'ai-je dit? Que vois-je? Quelle est cette longue série de portraits de famille qui commence ici et qui ne finira jamais? Quoil Georges Dandin se plaignait-il de n'avoir pas d'enfants? En voici parbleu^ et plus qu'on n'en veut. Madame Dandin, madame Legris, veux-je dire, est maintenant dans tout l'éclat de la beauté! La maison ne manque pas d'amis. Le bois manque-t-il à la forêt, le foin à la prairie et les avocats au Palais ?
Angélique est arrivée à Tâge de rriadame Plombière ; mais elle n'est pas veuve encore. Son mari a mai ntenant soixante et... je néglige les fractions. Il est gênant ce podagre-là. Eh bien! maître Leblanc a indiqué tout à l'heure un moyen ingénieux d^ se priver de lui. Tout le monde voudra aider la pauvre femme dans l'accomplissement de cette oeuvre philanthropique que maître Leblanc avec sa maladresse ordinaire a appelée l'assassinat... Oh ! maître Leblanc, il eût été plus poli dédire la suppression persuasive. Au reste madame veuve Legris... n'anticiponspas...madameLegrisestrGstéeramie de cet excellent avocat Leblanc qui lui indiquera les moyens secrets, les pratiques délicates par lesquels on peut abréger les derniers jours. Mais que dis-je, le moribond serait trop lent à mourir. L'avocat se fait médecin.