SCÈNE VI IRMA, LORÉDAN
LORÉDAN
Ah I Irma, vous voulez me battre?
IRMA
Demandez-moi grâce, ou sinon...
LORÉDAN
Mais qu'ai-je donc fait de si coupable ?
IRMA
Oser me rendre mes lettres, des lettres dans lesquelles j'avais mis tout mon cœur.
LORÉDAN
Mais, chère mignonne, je n'ai fait que suivre ton exemple.
IRMA
Vous n'êtes pas digne de l'imiter.
LORÉDAN
On fait ce qu'on peut.
IRMA
Me rendre des lettres telles que celles-ci ! Tenez, je prends au hasard. (Elle lit.) « Avril. Monsieur, vous ne m'avez jamais comprise, aimée ni obéie. »
LORÉDAN, relisant ses lettres.
« Chère Irma, j'obéis, je te comprends, je t'aime. »
IRMA
a Mes sentiments pour vous ont bien changé. »
LORÉDAN
a Tu peux changer, mon cœur sera toujours le même. »
IRMA
a II est inouï que depuis dix ans je n'aie pas pu exer-
cer sur votre nature insensible la moindre influence. »
LORÉDAN
« Ce que tu veux, Irma, j'ai fait et je ferai, n
IRMA
a Egoïste que vous ètes^ vous n'auriez pas un dévouement à mon service, pas un plaisir à perdre, pas un danger à courir. «
LORÉDAN
« Dispose de mon bras, de ma vie à ton gré. »
IRMA
a Homme inutile, vous n'avez ni la fibre d'amour, ni la fibre nationale. »
LORÉDAN
« Tu le veux, il suffit, je serai militaire. »
IRMA
<i Vous cédez, mais en murmurant, avec rancune, avec l'arrière-pensée d'un retour offensif. »
LORÉDAN
a Conviens que ton époux est d'un bon caractère. »
IRMA
a Vous avez cru, en vous lançant dans la carrière militaire, vous soustraire à vos devoirs d'époux et de père. Vous vous faites mépriser sans doute par vos collègues, vous, un officier de l'armée... »
LORÉDAN
Territoriale.
« Chère Irma, tu me fais aller corn me un tonton.
IRMA
a Vous êtes un insolent, un monstre, un malotru, un butor, un tigre, un chacal... »
LORÉDAN
« J'avais nom Lorédan et je signe Mouton. »
IRMA
Mouton! oui, vous m'avez indignement trompée, Quand je vous croyais homme à tenir une épée.
Maintenant je vous connais bien.
A toucher cette main, cette main s'est souillée.
Mauvais soldat et mauvais citoyen, Vous n'êtes, commandant, qu'une poule mouillée !
LORÉDAN
Ma petite Irma, donne-moi cette cravache dont lu n'as que faire.
IRMA
Ah ! ah ! la plaisanterie est bonne.
LORÉDAN
Donne-la moi.
IRMA
Sur les épaules ?
LORÉDAN
A moins que tu ne préfères que je la prenne.
IRMA
Oh ! cela, je t'en défie bien.
Lorédan lui arrache la cravache des mains.
LORÉDAN
Ce ne sera pas plus difficile que cela.
LA GKAVACmO 143
IRMA, à part.
Comme il est fort !
LORÉDAN
Nous sommes seuls?
IRMA, émue.
Oui.
LORÉDAN
Personne ne peut nous entendre?
IRMA
Non.
LORÉDAN, gravement.
Certe, on ne dira pas que je suis un barbare ; J'ai le traitement doux et l'emportement rare. Irma, pardonnez-moi le cruel châtiment Que je vais exercer, vous allez voir comment.
Il lève la cravache.
IRMA
Tu le ferais ?
LORÉDAN
Mais oui.
IRMA
Je t'aime, je t'adore!
Elle se bat elle-même avec la cravache. Mon mari, mon amant! Frappe donc, frappe encore! Fais sentir à mon corps la vigueur de ton bras. Je serai désormais tout ce que tu voudras. Tu ne savais donc pas ce que c'est qu'une femme?
L'autorité qu'elle réclame, Le pouvoir souverain, c'est pour elle d'abord
Qu'elle le revendique ; Mais dès qu'elle a senti l'ascendant d'un plus fort,
Elle capitule, elle abdique ; Elle devient gazelle en face du lion.
Et se fait un honneur de sa soumission.
Oh ! bats-moi, frappe encore !
Je t'aime, je t'adore !
Je me jette à tes pieds; mon maître, mon vainqueur, Tu m'as enfin conquise et tu m'as pris mon cœur.
LORÉDAN
Ma jument ce matin était un peu rétive; Comme je ne suis pas, moi, de l'armée active. Et que je n'ai... pardon, je suis bien empêché... Que je n'avais jamais personne cravaché , J'hésitais: mais tant pis!...
IRMA, se jetant dans les bras de Lorédan. Et la bête a marché.