SCENE I I DURAND, ARTHUR
Il sort.
Arthur I Ah ! pour le coup, tu arrives à propos. Que je t'embrasse! Figure-toi que je suis garçon. Ma femme est à la campagne, chez sa mère. Huit jours de vacances. Nous les passons ensemble, n^est-ce pas? Tu descends chez moi; nous ne nous quittons pas; nous faisons des extravagances. Sais-tu qu^il y a un an que je ne t'ai vu ? Eh bien, tu ne me réponds pas ?
ARTHUR, gravement.
Tu me semblés bien gai, toi qui es ordinairairement si sérieux.
DURAND
Qu^est-ce à dire ? Tu me semblés bien sérieux, toi
l'\ MAUlACJi: l'OSlIllMi: 211
que j'ai toujours connu si gai ? Ah ! je comprends ; lu arrives encore affamé d'argent. Tu viens nous voir une fois par an pour loucher tes rentes; puis tu Ten vas Dieu sait où, en Egypte, en Amérique, en Chine. Tu arrives comme une échéance et tu ten vas comme une épargne. Eh bien, lu n'as qu'à parler : ton argent est prêt.
ARTHUR
Non, mon ami. Je renonce aux voyages. J'ai tout vu; j'ai abusé des montagnes et de la mer : c'est toujours la même chose. J'ai connu les femmes de tous les pays : elles ressemblent à la mer et aux montagnes.
DURAND
Arthur, tu m'effraies. Toi, l'homme léger par nature, par principes, Thomme sans habitudes, sans lien, sans domicile, qui n'as jamais su se trouver à un rendez-vous ni remonter ta montre à heure fixe...
ARTHUR
Oh 1 mon cher, j'ai bien changé. J'ai fait de sérieuses réflexions; je suis devenu un homme positif.
DURAND
Toi?
ARTHUR
Oui, moi. Je veu)L quitter cette vie nomade, avoir un chez moi, devenir un citoyen paisible et sédentaire, régler l'heure et la durée de mes repas, payer mes contributions de toutes sortes voter aux élections, illuminer mon balcon dans les fêtes publiques, avoir crédit chez mon épicier; enfin je veux, je veux me marier.
DURAND
Allons ! Encore un coup de tête !...
ARTHUR
Un coup de tête ! Depuis huit jours je n'ai pensé qu'à cela. Cest une idée que j'ai mûrie.
DURAND
Ainsi, c'est résolu : tu veux te marier.
ARTHUR
Oui, mon cher. J'y ai puissamment réfléchi. J'ai hni mon droit ; je n'ai pas de profession. Je suis inoccupéj inactif, je suis libre^ sans tracas, sans souci...
DURAND
Et tu veux te marier.
ARTHUR
J'ai connu toutes les douceurs de la vie. Je n'ai plus d'illusions. Je ne puis me fixer à rien. Marié, Je serai bien forcé de m'attacher à ma femme. D'ailleurs, la vie a des détails pénibles pour moi. Il y a mille incidents, légers en apparence, qui me rendent le plus malheureux des hommes. Je ne sais que devenir quand j'ai des boutons à recoudre. Je ne puis cependant vérifier l'état de mon linge. Mes notes de blanchisseuse me fatiguent. Quand je suis enrhumé, je n'ai personne qui me fasse de la tisane.
DURAND
Et tu veux te marier.
ARTHUR
J'ai abusé du célibat. J'ai vingt-cinq ar.s^ et tu dois
UN MAïUAdi-: i>()S'niiMi-: 213
voir combien ma raison a pris de maturité. Tous mes amis sont maries, toi le premier. Je ne veux pas cire plus longtemps un paria dans la société. Je veux avoir à côte de moi une femme douce, aimable, gracieuse, qui surveillera mon ménage, qui préviendra mes désirs...
DURAND
Et tu veux te marier.
ARTHUR
Elle sera façonnée à mes goûts, passera sur les petits défauts que je puis avoir. Je la prendrai jeune pour la pétrir à ma volonté. Les femmes sont des enfants dont on fait tout ce qu'on veut quand on les prend à temps.
DURAND
J'en connais une qui ferait bien ton affaire. Elle demeure au coin de la rue, chez un coiffeur. Elle est de cire.
ARTHUR
Mon cher Durand, je regrette de te voir si léger dans une affaire si grave. Tu me crois toujours l'Arthur de Tan dernier. Je te le répète^ c'est après de profondes réflexions que j'ai pris mon parti, et ce parti est irrévocable. Tu t'obstines à me croire un enfant. Tu me supposes pareil à ces jeunes gens naïfs qui consentent à unir leur sort à celui d'une femme charmante, accomplie, idéale : non^ mon ami. Que ma femme soit jolie, spirituelle, il n'en est pas question. Mais il y a un point sur lequel je suis inébranlable: j'ai dix mille francs de rentes ; tu le sais ; ils sont déposés chez toi ; ce n'est pas avoir trop d'ambition que d'en vouloir
trouver quinze. Avec ces vingt-cinq mille francs de rentes^ je me suis arrangé un intérieur à faire envie à tous les millionnaires du monde. D'abord, ma femme aura des goûts modestes. Elle n'aimera la toilette que dans des proportions économi.]ues. Par exemple, je lui donnerai un coupi. Je veux tous les jours aller en garçon faire un tour au bois. Elle ne verra que les femmes de mes amis. Aussitôt marié, je romps toutes ses relations pour lui donner les miennes. Je lui alloue cinq cents francs par mois pour son ménage. Le reste me regarde. Tu vois que pour un garçon^ j'aligne assez bien les chiffres du budget conjugal.
DURAND
Et les enfants ?...
ARTHUR
Les enfants ?... Ah ! je n'y avais pas pensé. Mais j'en aurai un, deux au plus ; et puis ma femme aura bien quelque succession à espérer. Eh bien, maintenant, toij homme grave, homme marié, quelle objection astu à me faire?
Aucune. |
ARTHUR. 1
Ne t'es-tu pas mariJ à vingt-cinq ans ?
DURAND
En eiïet.
ARTHUR
N'ai-je pas v-ngt-cinq ans?
UN NfAHIAdH I^OSTIIIMI-: 215
DIRAND.
Sonnes.
ARTHUR
Crois-tu t'cire marié trop jeune?
DURAND
Non pas.
ARTHLR.
N'es-tu pas heureux ?
DURAND
Si fait.
ARTHUR
Tu dois donc m'approuver?
Sans doute.
ARTHUR
Alors je puis te dire que j'ai fait la demande d'une demoiselle.
DURAND
Déjà ?
ARTHUR
Oui, quelques personnes honorables ont bien voulu s'entremettre dans cette affaire. J'ai designé ton étude pour les renseignements.
DURAND
Et comment est-elle?
ARTHUR
Je n'en sais rien.
DURAND
Tu ne l'as jamais vue?
ARTHUR
Jamais. Moucher Durand, regarde-moi bien. Ce que je fais est un mariage de raison, et les personnes sérieuses ne peuvent manquer de m'approuver. Si je connaissais ma future, ses qualités physiques et morales pourraient influer sur ma décision, tandis que, grâce à l'inflexibilité de mon chiffre, je suis bien sûr de mon affaire. Les yeux, Tesprit, le cœur, rien ne pèse dans la balance ; elle a quinze mille francs de rentes, rien de plus et surtout rien de moins. Qu'astu à répondre à cela? Suis-je logique? Suis-je concluant? Suis-je mûr?
DURAND
Tu dépasses toutes mes espérances.
ARTHUR
A la bonne heure ! A propos, ne sois pas étonné si l'on vient de plusieurs côtés te demander des renseignements sur moi. Je te dirai que j'ai demandé deux demoiselles. î
DURAND. I
Deux ? f
ARTHUR
Afin que si l'une m'échappe je puisse me rabattre sur l'autre.
DURAND
Arthur, tu es un grand homme!
UN MARrAGE POSTIlL'Mi: '2 il
ARTHUR
Je le savais bien qu'un notaire tel que toi finirait par m'apprecier.
ANTOINE, rentrant.
Monsieur, le client s'impatiente.
DURAND
Ah ! mon Dieu ! je l'avais oublie, (a Arthur.) Tu permets ?...
ARTHUR
Sans cloute : j'ai quelques courses à faire. Je dois une visite aux personnes recommandables qui ont négocié mon bonheur.
DURAND, d Antoine.
Faites entrer.
ARTHURj à Durand.
A bientôt !
DURAND
Tu sais que nous dînons ensemble et que nous allons au spectacle ; je me charge des places.
Arthur sort.